Mondialisation, individualité et culture

Version imprimableVersion imprimable

Tom Palmer expose ici les avantages trop souvent oubliés de la mondialisation, pour les pauvres du monde entier :
Les collectivistes se sont approprié l'étude des problèmes culturels liés à la mondialisation. Nous nous devons d'offrir une réponse.
Premièrement, la mondialisation n'est pas un phénomène nouveau. Elle n'a pas été inventée hier. Comme le notait Démocrite, « pour l'homme sage la Terre est ouverte ; car la terre natale d'une âme bonne est la Terre entière » (vers 420 av. JC).
La mondialisation n'est pas non plus « européenne ». L'empereur Zhao Gou (1127-1162) de la dynastie Sung du Sud, qui représente sans doute un des sommets de la civilisation humaine, a pu écrire : « Les profits du commerce maritime sont très importants. Avec une gestion correcte, ils peuvent se monter à des millions de pièces. Cela n'est-il pas meilleur que d'imposer un fardeau fiscal au peuple ? ». Bien sûr nous répondons un grand oui !
La civilisation s'est construite sur le commerce et la mondialisation. Voyez cette fameuse pagode de Hang Zou, capitale de la dynastie Sung du Sud, un des empires les plus « mondialisés » à l'époque. Les gens y disent toujours : « les légumes de l'Est, l'eau de l'Ouest, le bois du Sud et le riz du Nord. La globalisation est bien la clef de la civilisation, sur chaque continent.
Comment définir la mondialisation.
Voici une définition de la mondialisation qui m'est chère et qui permet d'éviter bien des confusions : la mondialisation est la diminution ou la suppression de restrictions à l'échange imposées par l'Etat entre frontières politiques et, de manière consécutive, l'intégration de plus en plus poussée du réseau complexe d'échanges commerciaux et productifs . Nous parlons donc ici de liberté, de commerce et de mouvement.
J'aimerais commencer par une petite histoire très simple. Voici un « corté » du Guatemala. J'ai eu l'occasion de visiter les hautes terres du Guatemala avec un ami, Esduardo Zapeta, qui est anthropologue et libertarien. C'est un vêtement indien traditionnel, fait à la main. Nous voyons ici une femme en confectionner un. C'est un travail très pénible. Elle attache son métier à tisser à un arbre, recule et tire violemment. J'ai essayé cinq minutes et cela a été largement suffisant !
Les touristes étrangers se plaignent du fait que les femmes indiennes ne portent pas ce corté tous les jours. Elles sont en effet habillées comme les femmes d'ici ce que les touristes trouvent terriblement décevant. Mon ami est guide touristique. Il parle le koqchikel, le k'iche', l'espagnol et l'anglais. Il conduit des professeurs d'anthropologie sur les sites, et leur réaction est systématiquement : « ces femmes sont les victimes de la mondialisation ! ». Il m'a confié n'avoir jamais entendu un anthropologue de la Sorbonne, de Harvard leur poser la question : « pourquoi n'êtes-vous pas vêtue comme votre mère ou votre grand-mère ? ». Mais lui a posé la question. Et leur réponse est que les corté sont devenus trop chers, et qu'elles ne les portent que pour les grandes occasions : mariage, baptême, Noël etc. Mais que signifie de dire que ce vêtement fait main est devenu « trop cher » ? Vous connaissez la réponse : le coût d'opportunité s'est accrû ou bien : pour la première fois dans leur histoire le travail d'une femme indienne a vu sa valeur augmenter. Elle peut être payée plus. Elle peut fabriquer ce vêtement magnifique et le vendre à une femme en France ou à Indianapolis et faire assez d'argent pour s'acheter cinq ensembles et peut-être même… des lunettes. Certains parmi vous portent des lunettes. La plupart des autres sont comme moi : ils sont coquets et portent des lentilles de contact ! Mais imaginez quelques secondes votre vie sans correction optique.
Cette femme a en fait la possibilité de vendre le fruit de son travail sur le marché mondial et en conséquence, de voir ses revenus s'élever et s'acheter plus de tout : plus d'habits, des lunettes, des médicaments, des livres pour ses enfants etc. La mondialisation a-t-elle amélioré la situation de cette femme ? La question se pose en fait de son point de vue et non pas du mien, car en tant que touriste j'aime bien voir des gens exotiques et pauvres pour prendre des photos. C'est en réalité la question que la gauche a peur de poser ! Et c'est la question que nous devons poser.
Identité culturelle dans le contexte de la mondialisation
La gauche nous dit « Qu'est ce que l'identité culturelle ? La pauvreté ». La gauche identifie la pauvreté à l'identité culturelle. Les gauchistes enragent lorsque les peuples pauvres deviennent riches comme nous. Au Guatemala encore une fois, j'ai vu l'occidental typique, avec son T-shirt du Che Guevara, se mettre en colère lorsqu'un Indien sortait un téléphone portable de sa poche. Cela ruine ses vacances ! Cela n'est pas authentique ! Les Indiens devraient, selon lui, utiliser des choses indiennes faites à la main ou des signaux de fumées ! A la place ils ont un téléphone portable fabriqué au Canada. Quelle déception !
Le problème est que du point de vue des Indiens, leur vie quotidienne est bien améliorée. Le fait de pouvoir échanger avec des gens loin de chez vous (au Canada) vous permet de parler à vos parents. Imaginez une vie dans laquelle vous ne pourriez avoir de conversations qu'avec des gens qui vous font face. Aujourd'hui heureusement, il est possible d'être en contact permanent avec les siens même si l'on va travailler dans un autre village.
Identité individuelle dans le contexte de la mondialisation
En ce qui concerne le problème de la culture et de la pauvreté. Prenons le cas de l'Islande. C'est un très petit pays de 310.000 personnes parlant une langue très ancienne : l'islandais.
Ils ont conservé leur culture unique parce qu'ils sont riches, et parce qu'ils sont « mondialisés ». Ils ont maintenu leur identité culturelle parce qu'ils sont riches. S'ils étaient pauvres, ils ne pourraient pas s'offrir ce luxe.
La question de savoir s'il y existe des « cultures pures » est intéressante. La gauche en effet argue du fait qu'il ne faut pas « contaminer » ces peuples pauvres, les Africains par exemple. Il faut leur permettre de rester « purs ». Mon opinion est que cela revient à les garder dans un zoo. Un zoo où les riches peuvent aller voir les pauvres dans leur état « naturel ».
Il n'y a pas de cultures pures. Toutes les cultures sont un mélange, un mixage. L'anglais lui-même est un mélange de langues différentes.
Prenons le cas des spaghettis. Quoi de plus italien qu'un plat de spaghettis ? Mais en réalité, est-ce italien ou… chinois ? Les spaghettis sont arrivés en Italie via notre bon ami Marco Polo. De même, le corté qui est caractéristique de l'identité indienne a été imposé par les Espagnols qui forçaient les Indiens à les porter pour pouvoir savoir de quel village ils venaient !
La question de l'identité personnelle est importante aussi. Les nationalistes et les collectivistes émettent l'hypothèse que l'identité personnelle s'actualise dans l'immersion au sein collectif : vous êtes Français, Italien, Japonais etc. Votre identité vous imposée selon eux.
Les défenseurs de la société libre ont une approche différente. Premièrement, comme Mario Vargas Llosa le fait remarquer, « la notion ‘d'identité culturelle' est dangereuse. D'un point de vue social, elle représente simplement un concept artificiel et douteux, mais d'un point de vue politique elle menace la notion même de liberté. Je ne nie pas que les gens parlant la même langue, qui font face aux mêmes problèmes, et qui pratiquent la même religion et les mêmes coutumes ont des caractéristiques communes. Mais cette dénomination collective ne peut jamais définir pleinement chacun d'eux, et elle ne fait qu'abolir ou reléguer dédaigneusement au second plan la somme des attributs et traits uniques qui différencie un membre du groupe d'un autre ».
C'est donc la capacité de construire notre propre identité individuelle, de la façonner individuelle qui est remise en cause par la notion. Alors que les nationalistes voient l'identité individuelle comme subordonnée à l'identité nationale, les libéraux voient l'identité individuelle comme étant l'intersection de différents cercles. On peut être membre d'une église avec une personne, partenaire d'affaire avec une autre, notre meilleur ami va à la mosquée etc. Comme Otto von Gierke le disait, aucune association moderne ne recouvre complètement toutes les facettes de l'individu.
Georg Simmel dans son étude sur l'individuation et les groupes notait que nous avons un ensemble infini de cercles qui nous définissent, qui définissent notre personnalité. La personne libre créée sa propre identité à travers différents cercles.
Il se trouve que la mondialisation accroît les opportunités pour développer une identité personnelle unique. Quel est le meilleur exemple pour nous ? Nous-mêmes, ici même. Cette réunion accroît nos opportunités pour devenir la personne que nous voulons devenir. Et c'est pour cette raison qu'il faut rendre hommage à Jacques Garello ici présent car son travail permet à chacun d'entre nous de jouir de plus de connexions.
C'est cet enrichissement que les anti mondialisation veulent interdire.
La mondialisation et la paix, entre nations et cultures
Les nationalistes nous expliquent que si une nation A prospère, cela est mauvais pour la nation B. Beaucoup de gens pensent de cette façon. Aux Etats-Unis, Lou Dobbs par exemple sur CNN – un pauvre idiot selon moi - déteste que les autres nations prospèrent. Quand les Canadiens ont des performances respectables, il est en colère. Qui pourrait en vouloir aux Canadiens ? Ils sont des gens si charmants. Ils sont les meilleurs voisins du monde ! Mais pas pour Lou Dobbs, qui pense que s'ils deviennent plus riches, c'est nécessairement que nous nous appauvrissons aux Etats-Unis !
Pour les libéraux bien au contraire, c'est une bonne chose pour nous lorsque nos voisins prospèrent.
Il existe un auteur merveilleux sur ce sujet : Jean-Baptiste Say qui pouvait écrire : « chacun est intéressé à la prospérité de tous, et que la prospérité d'un genre d'industrie est favorable à la prospérité de tous les autres. (…) Une nation, par rapport à la nation voisine, est dans le même cas qu'une province par rapport à une autre province, qu'une ville par rapport aux campagnes : elle est intéressée à la voir prospérer, et assurée de profiter de son opulence. »
Il faut être content lorsque les Japonais, les Chinois, les Ghanéens et les Mexicains s'enrichissent : c'est une bonne nouvelle pour eux, mais pour nous aussi. Cela génère un intérêt dans la paix du commerce et rend la guerre moins probable. Rappelons-nous le fameux dicton : « Lorsque les marchandises ne peuvent traverser les frontières, les armées le pourront sûrement ». Le commerce engendre un intérêt pour la paix.
Enfin, la mondialisation fait de nous des êtres civilisés. On trouve dans l'odyssée d'Homère le passage où Ulysse et ses hommes accostent sur l'île des Cyclopes. Les marins s'attendent à être reçus sur la plage avec des cadeaux (eau, vin, abri), ce qui était une coutume chez les Grecs. Mais lorsque Ulysse demande au cyclope quel sera son présent de bienvenue, le géant répond : « je vous dévorerai tous ». Homère pose la question de la sauvagerie des Cyclopes. Et la réponse est donnée dans le neuvième livre de l'Odyssée : « Les Cyclopes n'ont point de constructeurs de vaisseaux, ni de navires aux parois teintes en rouge, pour se transporter vers les cités (car souvent les peuples traversent les mers dans leurs navires pour se visiter les uns les autres) ». Le Cyclope est un sauvage car il vit dans le monde idéal du mouvement anti-mondialisation. Dans ce monde, toutes les productions et toutes les consommations sont locales et ne génèrent en réalité que sauvagerie et barbarie.
Enfin, la liberté c'est de se mondialiser. Et c'est notre projet que de porter le message de la liberté à toutes les langues autour de la planète.
Conférence en anglais donnée à l'Université d'été de la nouvelle économie le 29 août 2007, traduite par Emmanuel Martin