L'armée en Guinée

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L’armée guinéenne : Comment et pour quoi faire ? (L’Harmattan, septembre 2009) de M. Aliou Barry, Revue de livre par Noël Kodia, le 20 octobre 2009 - Ecrit par un officier franco-guinéen en retraite et docteur en droit international public, ce livre tombe à pic, l’armée guinéenne étant sur la sellette après les tueries du 28 septembre dernier. L’ouvrage nous révèle moult informations sur cette armée, de sa création à aujourd’hui. Une armée marquée par les dictatures de Sékou Touré et Lansana Conté. Après un regard critique sur la formation et le fonctionnement on ne peut plus aléatoire de cette institution, l’auteur propose des solutions pour que celle-ci soit véritablement républicaine au moment où le pays est entré dans l’ère "démocratique".

En novembre 1958, Sékou Touré demande au capitaine Noumandian Kéita de créer l’armée guinéenne. Y seront regroupés des volontaires issus de l’armée coloniale en service avant dans d’autres colonies françaises comme l’Indochine, le Soudan français, l’Algérie, Madagascar…. Mais cette naissance de l’armée guinéenne se fait dans la douleur. Le « non à la Communauté » de Sékou Touré à de Gaulle sera préjudiciable aux Guinéens. L’armée française installée en Guinée octroie une partie de ses installations à l’armée de Guinée en gestation après avoir détruit toutes les archives, armes et quelques bâtiments hérités de la moitié des camps cédés. Mais le peu d’hommes de troupe qui rejoignent la nouvelle armée et le recrutement dans le milieu des jeunes, ne donnent pas les résultats escomptés pour en faire une grande armée. Les purges opérées par le dictateur président achèveront de condamner l’armée guinéenne à un manque notoire d’efficacité.

Sous le règne de Sékou Touré, l’armée est en effet confrontée à des purges sanglantes : le dictateur redoute un coup d’Etat comme ceux perpétrés contre Nkrumah et Modibo Keita. Il devient féroce : les officiers les plus valeureux sont fusillés et remplacés par des incompétents à sa solde. Pour Barry, l’armée guinéenne est la plus désorganisée de la sous-région : comportement indigne et incivique. Et l’indiscipline d’aujourd’hui pourrait prendre racine dans cette période quand Sékou Touré demandait à ses soldats de discuter les ordres de leurs supérieurs avant de les exécuter. Négligeant l’armée, il compte sur sa Milice bien entraînée par des Cubains jusqu’à sa mort.

Président, Lansana Conté organise l’armée en quatre régions militaires bien équipées. Celle-ci participe aux opérations nationales de sécurité au profit des pays voisins, dans des opérations sous mandat régional et international. Elle est organisée autour de la gendarmerie nationale et des armées de terre, de l’air et de mer. Mais malgré cet apport de Lansana Conté, elle inquiète toujours les Guinéens : manquements graves aux règles de discipline, non respect de l’autorité hiérarchique, absentéisme généralisé et recrutement fondé sur l’ethnicité. Les unités chargées de la sécurité présidentielle sont bien rémunérées et mieux équipées que les autres militaires. Avec Lansana Conté, l’armée devient le pilier du régime, une armée fondée sur trois principaux groupes. Premier rang : les vieux officiers issus de l’armée coloniale ayant échappé à la purge du dictateur ; ils sont de différentes ethnies, d’où leur rivalité et manque de cohésion en cas de mobilisation. Viennent ensuite les officiers subalternes, promotion remarquée quand Lansana Conté devient président. Ils appartiennent généralement à l’ethnie du président. Des « enfants gâtés » du régime. Le troisième groupe est constitué de jeunes officiers négligés par le pouvoir. Appartenant à d’autres ethnies, ils ont été en majorité formés dans les grandes écoles militaires occidentales et marocaines. En fait, cette tension interne dans l’armée serait l’une des raisons de la longévité du régime de Lansana Conté.

Avec le processus démocratique et une situation socioéconomique précaire, se développe dans cette armée un climat d’insécurité. S’y remarquent fraude, corruption, débat démocratique dominé par des tensions interethniques, le paysage politique s’organisant généralement autour des partis à base ethnique. L’arrivée au pouvoir de Dadis Camara a emmené en prison plusieurs militaires jadis au service de son prédécesseur. Actuellement, l’armée guinéenne est perçue par les populations comme une force de répression. Et les dernières tueries de Conakry corroborent les thèses du livre.

Après la critique, l’auteur propose une réorganisation de cette armée avec l’instauration d’un environnement institutionnel démocratique pour empêcher l’instrumentalisation de l’ethnicité et le clanisme. Dans l’état de droit en construction, la restructuration de l’armée doit respecter les principes juridiques de la sphère politique. Et des tâches seront prescrites aux militaires afin d’intégrer la société : participer au développement du pays dans la santé publique et dans les constructions et réparations des infrastructures routières. A l’international, ils doivent participer à la force africaine par l’intermédiaire de la CEDAO, l’UA et les Nations Unies.

Pour leur neutralité, l’auteur suggère de supprimer la brigade de la sécurité présidentielle, synonyme d’indiscipline, pour la remplacer par la gendarmerie. Il préconise aussi la mise en place d’un service civique pour compléter la formation morale des jeunes. Aussi l’accord de coopération militaire technique avec la France signé en 1984 pour la formation des jeunes cadres s’avère salutaire pour l’ossature d’une armée républicaine. Et l’armée doit intégrer le concept de l’état de droit. Car les militaires doivent se réapproprier l’esprit civique perdu il y a longtemps.

Ce livre riche en propositions pour construire une armée républicaine, devrait interpeller les politiques guinéens et du continent. Car cette analyse d’un ancien officier qui maîtrise son sujet apparait comme un outil pour la refonte de certaines armées africaines. Surtout en cette période d’apprentissage démocratique où les militaires n’inspirent plus confiance à leur peuple.

Noël KODIA est essayiste et critique littéraire d’origine congolaise (Brazzaville).