Grand emprunt : où va la France ?

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Le 15 décembre 2009. En France le Président Sarkozy a grosso modo validé hier les positions de la Commission Juppé-Rocard sur les dépenses du grand emprunt. Alors que les finances françaises sont au plus mal et que la récession semble être encore bien là, les "grandes dépenses du grand emprunt" sont-elles bienvenues ? Vous pouvez lire cet article critique de Mathieu Bédard du 20 novembre 2009 :

Le Président Sarkozy en juin avait appelé de ses vœux un Grand emprunt pour relancer l’économie. Il est en effet très difficile en politique de « ne rien faire » quand les temps sont durs. Si un gouvernement ne fait rien, on le lui reproche toujours. La logique politique veut donc qu’il faille « faire quelque chose », qui se voit, même si cela ne sert à rien, ou même plus généralement si en réalité cela empire la situation. Les hommes politiques peuvent toujours se cacher derrière un « nous avons agi » ; et un « avec conviction et courage ». La complexité économique fait de toute manière qu’il est difficile d’évaluer le coût final — qu’on ne voit pas — des décisions — qu’on voit.

La Commission Juppé-Rocard ayant remis son rapport et M. Sarkozy l’ayant validé, le Grand Emprunt sera tout de même moins important que prévu : 35 milliards d’euros seront dépensés, dont 13 milliards proviendront des remboursements des aides aux banques de l’hiver dernier, et 22 milliards empruntés sur les marchés. Mais la totalité des 35 milliards devra donc être remboursée à une date ultérieure par le contribuable français. L’emprunt, fort heureusement, ne sera pas « forcé ».

Ces 35 milliards d’euros sont à première vue répartis sur 7 axes prioritaires qui cachent en fait 3 types d’investissements ; les investissements dans l’enseignement supérieur (16 milliards d’euros), l’investissement « vert » (15 milliards d’euros), et l’investissement dans les télécommunications (4 milliards d’euros). On peut malheureusement affirmer sans trop de risque que ces investissements n’amèneront pas la croissance, sauf celle de la dette publique, et ne sortiront pas la France de la récession, d’autant que ces investissements ne seront véritablement réalisés que quand l’orage sera passé.

En regardant de plus près les investissements préconisés par le rapport, il est dans plusieurs cas même difficile de parler d’investissement. La Commission a d’ailleurs cru bon de cacher certaines dépenses polémiques sous des slogans. L’axe du rapport « sciences du vivant » par exemple, n’est en fait rien d’autre que la recherche en réduction du carbone. L’axe « énergies décarbonnées » vouera 3,5 milliards d’euros à la création d’une… « Agence énergie renouvelable » (la France manquait certainement d’agences) et à des secteurs verts qui sont de véritables poids morts sur la croissance. L’axe « Ville de Demain » détournerait à lui seul 4,5 milliards d’euros pour « l’émergence de villes durables »… Beau programme… comme celui de cette « société du numérique » avec 4 milliards affectés par … une Agence pour le numérique. Ce sont autant de dépenses superflues qui se solderont par des gaspillages nets, alors que la crise devrait pousser l’État à se serrer la ceinture.

Et c’est bien là le problème avec l’idée de relancer l’économie dans un pays comme la France (où l’État dépense déjà 53 % du PIB). En empruntant, l’État augmente non seulement les impôts de demain, mais enlève aujourd’hui des ressources aux investisseurs privés. Les 22 milliards d’euros de nouveaux emprunts enlèveront ces ressources aux investisseurs privés. L’épargne empruntée sur les marchés de capitaux n’est en réalité que déplacée vers d’autres projets, sans que l’État ait augmenté la quantité d’investissement totale.

Et nationaliser ainsi l’investissement n’est pas neutre ; on soumet ainsi l’investissement à la logique bureaucratique plutôt qu’économique. Or, la bureaucratie est un très mauvais moyen de coordonner les décisions d’investissement vers les besoins les plus urgents de la société et les projets qui utilisent le mieux les ressources. La débâcle du plan calcul en est l’un des nombreux exemples. Pour contrer cet argument, M. Juppé argue dans une interview publiée dans Le Monde que cette fois-ci les partenariats public-privé seront favorisés, ce qui selon lui fournit « la garantie d'une certaine rentabilité des investissements. » Mais bien au contraire, l’investissement privé est complètement déresponsabilisé par ce type de promesses. Lorsqu’une tierce personne vous offre d’assumer une partie de vos dépenses, vous ferez bien moins attention à la façon dont est employé votre argent.

On entend même que le Grand emprunt s’autofinancerait dans un horizon relativement proche… Pourquoi ne pas avoir triplé ou quadruplé la mise alors ? « Les agences se seraient transformées en guichet », reconnaît-on… Mais pas à 35 milliards ? Pourquoi ? On reconnaît aussi qu’il y aurait alors eu « une remontée des taux d'intérêt avec un effet récessif sur l'activité ». Pourtant au point où on en est en France, pourquoi s’arrêter en si bon chemin et ne pas suivre cette soixantaine de députés UMP qui voulaient un vrai « grand emprunt » de 50 à 100 milliards? La fuite en avant serait trop timide…

L’Etat ferait bien mieux de s’interroger sur la manière dont il utilise déjà les deniers des Français plutôt que d’augmenter encore la dette publique, déjà à plus de 1,400 milliards, ou 21,000 euros par Français. En gérant mieux, il dégagerait des ressources énormes qui pourraient constituer une « relance ». L’avalanche des chiffres ces derniers temps a peut-être désensibilisé le lecteur à la taille immense de ce Grand Emprunt ; il s’agit de 11 milliards d’euros de plus que le Plan de relance de l’économie de l’hiver dernier. La Société Générale a déjà commencé à mettre ses clients en garde contre le risque d’une crise de l’emprunt public et d’une faillite de l’Etat français (même s’il ne s’agit pour l’instant que du pire scénario possible).

Somme toute, la commission Juppé-Rocard propose des dépenses qui non seulement ne seront pas porteuse de croissance, mais s’avèreront certainement des poids morts pour l’économie française. La triste vérité est qu’on ne peut tout simplement pas faire confiance au politique pour sortir la France de la crise. Ce rapport est encore une fois la preuve qu’alors que le bon sens dicte la nécessité d’une vraie réforme de la gestion publique, l’Etat jette de la poudre aux yeux, de manière coûteuse.

Mathieu Bédard est analyste sur www.UnMondeLibre.org