La Tunisie : entre le miracle économique et le mirage politique

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Errachid Majidi – Le 31 mars 2009. Depuis une vingtaine d’années, la Tunisie semble suivre deux trajectoires d’évolution totalement distinctes. Sur le plan économique, elle a adopté une stratégie d’ouverture et a su instaurer un cadre institutionnel favorisant l’initiative privée et respectant globalement les droits de propriété, réalisant ainsi des performances économiques incontestables (environ 5% de taux de croissance moyen durant cette période). En revanche, sur le plan politique les espoirs d’une démocratisation semblent s’éloigner avec la consolidation d’un régime de plus en plus autoritaire. Voilà donc une situation où la croissance économique coexiste avec un régime autoritaire.

Selon le modèle de « Lipset » du nom du sociologue américain Seymour Martin Lipset, plus le revenu d'un pays, le niveau d'éducation de ses habitants et son ouverture au commerce extérieur augmentaient, plus il a tendance à se démocratiser. Car cela va élargir sa classe moyenne qui constitue traditionnellement le catalyseur de tous les processus de changement politique et économique. Cependant, en Tunisie malgré l’existence de ces conditions on n’observe aucun changement dans la trajectoire politique. Pourquoi donc les avancées économiques du pays n’ont pas amorcé jusqu’à présent un processus de démocratisation ? Quelles sont les raisons qui empêchent la classe moyenne de jouer son rôle moteur dans le changement politique?

Un développement encore insuffisant ?

Il est possible que le stade de croissance économique actuel de la Tunisie n’ait pas atteint un niveau suffisamment élevé pour résulter d’une transition démocratique. Ainsi, en dépit du fait d’une croissance soutenue, les réformes libérales entreprises doivent être plus approfondies : le rapport international sur les droits de propriété 2009 a classé la Tunisie 40ème au niveau mondial (soit la 1ère place au Maghreb et la seconde en Afrique) et le rapport sur la compétitivité publié en 2009 par le Forum économique mondial de Davos a placé son économie au premier rang des pays du Maghreb et de l’Afrique et au 35ème au niveau mondial, devançant ainsi des pays européens tels que l’Italie, le Portugal et la Grèce.

Mais il y a encore des manquement à relever dans le fonctionnement de la justice, un domaine très important à la fois pour les droits de propriété et pour la compétitivité, et toute amélioration de la performance dans ce domaine se traduirait certainement par plus de croissance économique. D’un autre coté l’éducation a atteint un niveau satisfaisant, le rapport mondial annuel du PNUD de 2008 a affirmé que le taux d’alphabétisation en Tunisie est de 74,3%. Il s’agit certainement d’un taux élevé par rapport aux pays africains, mais il y a encore un important déficit en comparaison avec les pays développés.

Malgré ces progrès le développement serait-il encore insuffisant pour permettre une démocratisation ? Au regard d’autres expériences au niveau international, l’explication paraît insuffisante : un pays comme la Corée du Sud a fait sa transition démocratique à un stade où son PIB était bien moins important que celui de la Tunisie actuellement (environ 1400 $ contre 4000 $).

Classes moyennes et statu quo

Historiquement, le rôle de la classe moyenne dans le processus de démocratisation a été prépondérant (le cas de la bourgeoisie urbaine en Europe occidentale). Elle avait opté pour le changement démocratique car il offrait un cadre pacifique qui lui a permis de sécuriser ses gains économiques en même temps qu’il a pu éviter les dérives extrémistes révolutionnaires des couches défavorisées. Or, en Tunisie, l’ensemble de la population a en grande partie pu profiter des fruits de la croissance de ces deux décennies. On évoque un taux de 80% des ménages qui sont actuellement propriétaires de leur logement. En outre, et en raison d’un système de solidarité initié et encouragé par l’Etat, les images d’exclusion, de marginalisation, de misère sont moins fréquentes à Tunis qu’elles ne peuvent l’être à Casablanca, le Caire ou Alger. On peut dire que le climat social apaisé en Tunisie a conforté la nature autoritaire du régime. Car dans un contexte où la démocratie n’a plus l’exclusivité d’offrir un cadre pacifique, la classe moyenne n’exigerait pas le changement démocratique surtout si ce changement comporte un risque de conflit violent comme on va le voir dans la troisième hypothèse.

Un environnement géopolitique incertain renforce l’autoritarisme

Dés l’arrivée au pouvoir du président Ben Ali en 1987, son régime fût confronté à une rude opposition menée par le parti islamiste « annahda ». L’aggravation du conflit entre les islamistes et le pouvoir en Egypte et en Algérie va amener le régime à endurcir son pouvoir. Se servant intelligemment des événements du 11 Septembre 2001 et de l’attentat de Djerba en 2002, il va se présenter comme un rempart contre l’islamisme. Ce qui lui a permis de rallier à sa cause la plupart des pays occidentaux et une population apeurée par les images sanglantes qui venaient de l’Algérie durant la décennie 90. Il est important de signaler que l’organisation d’élections libres en Algérie et la guerre civile qui les a suivie a probablement donné une mauvaise image de la démocratie auprès de l’ensemble des composantes de la société tunisienne notamment la classe moyenne. Celle-ci va préférer la stabilité politique d’un régime autoritaire qui lui permet de préserver ses gains économiques au détriment d’une ouverture politique tout azimut incertaine et synonyme, à ses yeux de conflit.

Ce choix va-t-il durer dans le temps? Un environnement géopolitique régional plus stable pouvait-t-il amener le régime à s’ouvrir politiquement ? Une phase plus importante de la croissance économique pourra-t-elle tout de même donner lieu à une démocratisation ? L’avenir le dira.

Errachid Majidi est doctorant en économie à l’Université Paul Cézanne.