Débat : faut-il ouvrir les terres africaines aux investisseurs agricoles étrangers ?

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James Shikwati Vs. Franklin Cudjoe - Le 27 Mars 2009 - Nous vous proposons aujourd’hui un débat autour de la question de savoir si les terres africaines doivent être ouvertes à des baux pour être cultivées par des investisseurs étrangers. L’argument est que cela pourrait faire reculer la faim en Afrique. Deux économistes africains, James Shikwati, directeur de l’Inter Region Network au Kenya, qui publie AfricanExecutive.com et Franklin Cudjoe, directeur du think tank IMANI au Ghana et rédacteur d’AfricanLiberty.org, débattent sur le sujet.

James Shikwati : Les Pays riches utilisent la famine pour prendre les fermiers africains en otage

Un délégué lors d’une récente réunion des Propriétaires Européens a posé la question : « Est-il déplacé d’avoir des fermiers européens qui s’installent dans les pays pauvres pour y nourrir ceux qui ont faim ? ». Envoyer des fermiers mercenaires en Afrique sous les guises de la lutte contre la faim est totalement déplacé. La famine est utilisée pour détenir le « milliard le plus pauvre » de l’Afrique en otage par les nations riches.

Les économies développées et émergeantes sont prêtes, une fois encore. La Corée du Sud lorgne sur un million d’hectares à Madagascar ; le Qatar cherche 100 000 hectares au Kenya ; l’Arabie saoudite vise 9000 hectares au Soudan ; une firme basée à New York voudrait louer 400 000 hectares au sud Soudan ; une firme britannique a acheté 45 OOO hectares en Tanzanie ; une firme suédoise négocie un bail pour 100 000 hectares et la liste continue…

Tout cet accaparement cupide de terres passe sous des qualificatifs aseptisés tel qu’ « investissement étranger » ou encore « développement de terres pour accroître les rendements ». La réinvention de l’ancienne stratégie coloniale qui vint en Afrique au nom de la « civilisation » et aujourd’hui au nom du défi de la famine, ne permet pas de répondre à la question de l’échec des africains à nourrir eux-mêmes leur continent en premier lieu.

Il y a des les cas où les communautés avec des technologies de culture supérieures louent les terres à l’Etat sur le continent. Mais on ne reconnaît pas les conflits entre les communautés et leur Etat, qui ont mené à ces larges parcelles de terre « oisive ». Dans les cas où les propriétaires africains louent la terre, les analystes ne cherchent pas à savoir pourquoi les banques internationales sont promptes à financer les extérieurs avec des prêts agricoles pour « nourrir » l’Afrique et produire des biocarburants, plutôt que de financer les entrepreneurs locaux.

Les baux extérieurs dans les pays pauvres traitent le symptôme plutôt que la maladie elle-même. Par exemple en Afrique les baux sont négociés avec des organisations, c’est à dire les Etats, qui n’ont jamais été réformé pour atteindre une légitimité auprès de leur administrés. De tels accords de bail ne répondent pas aux problématiques des fermiers, en particulier pourquoi les fermiers dans les pays pauvres ne peuvent produire de manière concurrentielle pour se nourrir eux-mêmes et le reste du monde. Envoyer des fermiers mercenaires revient à perpétuer l’idée préjudiciable que ceux qui possèdent déjà assez doivent posséder plus et que ceux qui ne possèdent que peu doivent le céder.

L’Europe, les USA, le Japon parmi d’autres, ont reçu une série de pétitions sur l’impact négatif de leurs subventions agricoles sur l’agriculture africaine. Depuis les indépendances, les prix pour les produits africains, des denrées agricoles aux minerais, ont toujours été fixés par les pays occidentaux, influençant ainsi grandement la quête pour une croissance durable, pour une valeur ajoutée africaine et un pouvoir de négociation. Les décideurs politiques occidentaux ont rappelé ces cinq dernières décennies aux Africains la faiblesse du leadership sur le continent. Quelle élément fait soudain supposer aux dirigeants occidentaux que les l’Afrique s’est enfin dotée des bons dirigeants pour négocier ces terres avec leurs fermiers ?

Cet élan d’acquisition de terres africaines pour nourrir les populations des économies émergentes obscurcit le fait que la famine sur le continent est un problème artificiel. Les élites des pays développés et émergents pactisent avec les élites africaines qui ne voient que le court terme pour déposséder les fermiers africains de la possibilité de nourrir eux-mêmes le continent. Les fermiers africains sont privés de financements et de technologies, et rendus esclaves de régimes commerciaux injustes qui leur rendent difficile l’accès aux marchés nationaux, régionaux et internationaux.

La quête de location des terres africaines prouve qu’il existe une demande importante pour le produit agricole du continent. Il est impératif que les Etats africains prenne l’avantage de cela, non pas en louant la terre à des extérieurs, mais en fournissant un cadre institutionnel permettant d’accroître la productivité du secteur agricole africain. Il est aussi extrêmement urgent de revoir ces politiques foncières héritées des Etats coloniaux de manière à donner le pouvoir aux africains d’utiliser leur terre pour leur profit et celui du reste du monde.

L’effet de court terme de ces baux aux extérieurs sera de générer des revenus pour le maintien des élites politiques. L’effet de long terme sera de conserver le viol psychologique dans l’esprit de l’africain, qui lui a, depuis plus de cinq siècles, fait croire qu’un africain n’a pas les capacités de se confronter aux défis quotidiens. EN dernière analyse, cette folie des baux aux extérieurs prépare le continent à une autre étape d’épisodes violents, alors que la citoyenneté du contiennent demeure spectatrice du marché.

James Shikwati, directeur de l’Inter Region Economic Network, Kenya, AfricanExecutive.com.

Réponse à James Shikwati par Franklin Cudjoe

Dans son dernier article, James Shikwati tente d’éclipser une compréhension de base de ce qui incite les populations à investir dans une économie.

M. Shikwati assume une position conspirationniste qui n’aid epas vriment ce qui aurait dû être son principal argument qui est que « il est impératif que les Etats africains prenne l’avantage de cela, non pas en louant la terre à des extérieurs, mais en fournissant un cadre institutionnel permettant d’accroître la productivité du secteur agricole africain ».

Accroître la productivité en agriculture signifie aussi la capacité d’entreprendre à grande échelle – et non la vie agricole paysanne voire nomade dont nous faisons l’expérience depuis la nuit des temps. Or, premièrement, les locaux n’ont pas le type de financement pour faire cela et leurs propres Etats s’affairent à constituer des goulots d’étranglement – par exemple par les difficultés à obtenir des actes de propriété, qui clairement empêchent d’utiliser les terres comme hypothèque pour des prêts bancaires. Lorsque les prêts bancaires existent, les taux d’intérêt, réglementés, sont prohibitifs. A ce jour 60 000 litiges fonciers attendent dans les tribunaux du Ghana, parfois depuis plus de dix ans. Cela a des chances de faire fuir les investisseurs du secteur agricole ! L’agriculture contribue à 40 % du PIB du Ghana, sans doute je pense parce qu’elle emploie 70% des Ghanéens, la plupart des paysans qui font usage de méthodes basiques de culture mais totalisant 6 % des prêts à l’agriculture. Et à en croire certains chiffres, le reste de l’allocation de ces prêts n’apporte pas grand chose : nous importons toujours 40 % du riz et des volailles.

Sans doute James Shikwati appelle-t-il l’Etat à mettre de côté de nombreuses terres pour une agriculture collectivisée. Nous avons pris cette voie tortueuses il y a cinq décennies, avec les résultats que l’on sait. Imaginons l chaos au Kenya si l’Etat devait superviser la redistribution des terres – sachant qu’il n’a pas encore récupéré des conflits postélectoraux liés en grande partie à la question foncière.

En dehors de cela James Shikwati avertit les propriétaires fonciers africains de se méfier des étrangers prétendant vouloir nourrir les affamés locaux. Mais ne vont-ils payer des impôts et employer des locaux ? Voilà un suggestion que Meles Zinawe en Ethiopie saisirait au vol : il a soutenu que permettre aux Ethiopiens de posséder leur terre leur ferait la vendre aux multinationales. Il semble avoir cependant oublié un principe élémentaire de marché : cela demande un acheteur et un vendeur à un prix sur lequel ils se sont accordés. Si le prix en vaut la peine, l’acheteur doit avoir un projet pour rendre cette terre rentable. Il ne fat alors pas s’étonner si l’Ethiopie dispose de 60% de terres arables mais n’en cultive que 10%. Et bien sûr l’Ethiopie trouve l’aide alimentaire pratique comme moyen pour contenir ses citoyens, en permanence dépendants de leur Etat.

Plutôt que de faire fuir es investisseurs, pourquoi ne pas créer des accords selon lesquels par exemple il doivent installer au niveau local des usines de conditionnement agricole pour ajouter encore de la valeur à leur produit. Cargil et Nestlé au Ghana sont tenus de faire cela avec notre cacao et ils trouvent la solutionna acceptable. Et imaginons les effets de ricochet simplement en termes d’emploi ! Mais évidemment j’imagine que cela ne pourra arriver que lorsque la campagne qu’endossait à une époque James Shikwati pour arrêter l’aide internationale, génératrice de corruption et d’absence d’état de droit, sera entendue par les Etats occidentaux.

Franklin Cudjoe, directeur d’IMANI, Ghana, rédacteur d'AfricanLiberty.org.