Le malaise français

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Emmanuel Martin, le 20 mars 2009 - L’hiver s’est achevé par un sérieux coup de froid social en France le jeudi 19 mars, où des manifestations ont réuni de 1,2 à 3 millions de personnes, selon les différentes sources policières et syndicales. L’ampleur du mouvement ne se mesure pas simplement à l’aune des chiffres mais aussi au fait que de nombreux non-syndiqués et novices de la grève ont participé à cette journée de contestation sociale. En ligne de mire, la politique de M. Sarkozy et du gouvernement Fillon, mais aussi l’attitude de Mme Parisot du Medef : pas assez de « social ». Et en temps de récession les demandes sont encore plus grandes qu’à l’habitude. On comprend l’angoisse des salariés, mais la France a-t-elle pour autant une marge de manœuvre ?

Manque de pouvoir d’achat, sentiment d’injustice devant les fermetures de site d’entreprises (surtout quand parfois celle-ci font des bénéfices), augmentations des minima sociaux, demande de plus d’interventions sociales, les motifs du mécontentement se recoupent. Ces mouvements consacrent en France ce que le Prix Nobel d’économie James Buchanan appelle le « parentalisme », attitude consistant pour les individus à demander toujours plus de protections de l’Etat et de redistribution. Il n’est pas possible de traiter ici des causes de ce parentalisme, mais il faut noter qu’il n’est pas certain malheureusement qu’il soit réellement la solution de long terme aux problèmes des français.

En premier lieu, la France est déjà un des pays les plus interventionnistes au monde. Les pouvoirs publics y consomment près de 53% du Produit Intérieur Brut. La protection sociale compte pour un peu moins de la moitié de cette intervention. Les réglementations en France font de l’hexagone une caricature en la matière. La France est pour ainsi dire déjà « surprotégée ». Cette surprotection lui coûte très cher puisque le taux de prélèvements obligatoires est de 44% du PIB (35% en Allemagne...) et la dette publique par actif est de l’ordre de 50 000 euros. Le coût financier (hors remboursement du capital donc) de la dette représente le deuxième poste du budget de l’Etat, derrière l’Éducation nationale. Les Français ne semblent pas conscients de ces chiffres.

Les Français ne semblent pas conscients non plus du coût de leur protection sociale. Il faut dire qu’ils n’ont pas le droit de savoir combien elle leur coûte, et notamment individuellement : leurs fiches de paie sont ainsi faites qu’elles rendent ces informations illisibles. Le monopole de la Sécurité sociale n’en est que mieux protégé de la concurrence possible venant d’organismes à but lucratif ou non. Ce faisant, les français ne savent pas que le coût réel de leur travail pour l’entreprise est généralement le double du net qui leur est versé. On comprend par ailleurs mieux pourquoi il y a si peu d’entreprises et d’emploi dans les zones en retard économique : avec un coût du travail si élevé, il n’est tout simplement pas économique d’embaucher lorsque les marchés de l’entreprise sont « petits ».

Ce manque d’entreprises a été en fait typique de la France jusqu’à il y a peu. Au-delà du coût du travail, la fiscalité et les diverses complications administratives à la création et au fonctionnement de l’entreprise ont freiné la dynamique entrepreneuriale. Or, il est évident qu’avec moins d’entreprises, la concurrence est plus rude entre salariés et que leur capacité à négocier est affaiblie, surtout en période de crise. Les récentes simplifications en la matière, et notamment la possibilité de monter une structure d’auto-entrepreneur vont donc dans le bon sens. La France doit retrouver une mentalité entreprenante et le mouvement de dynamisme entrepreneurial que l’on constate depuis peu doit se poursuivre (la création d’entreprises avait –enfin - augmenté de 12,5% en 2007, puis 1,8% en 2008 - avec un recul en fin d’année ; et de 32% et 29% en janvier et février 2009, des chiffres spectaculaires expliqués par le nouveau statut d’auto-entrepreneur).

Il est toujours plus politiquement correct et plus simple de demander des privilèges que de demander de réformer le système. Le principe d’égalité nous conforte dans l’idée que chacun doit avoir « sa part du gâteau » (on comprend ce sentiment, à l’heure où malheureusement certains se « goinfrent » avec l’argent du contribuable qui a permis de sauver leur business et où il parait juste qu'on ne veuille pas « payer pour les erreurs des autres »). Pourtant, ce type de raisonnement conduit à demander par exemple des hausses de salaires plutôt que des baisses d’impôts. Le signal du salaire est en effet « unique » alors que les impôts sont « multiples » : le calcul est plus simple, plus lisible, pour le premier. Pourtant, les baisses conséquentes d’impôt pourraient dégager du pouvoir d’achat et moins peser sur les entreprises dont l’essentiel sont des PME. Mais baisser les impôts supposerait une baisse des dépenses publiques et donc une réforme profonde de l’administration française.

Celle-ci est inefficace, la structure de la dépense démontrant son incapacité à investir (moins de 4% du PIB…) et son penchant à embaucher. La décentralisation à la française, c’est à dire sans contrôle ni responsabilisation de la gestion des deniers publics, est ici une cause importante. En multipliant les strates du « mille-feuilles » administratif, on a généré des bureaucraties, embrouillé les compétences, créé des « niches » intouchables. Dégraisser ces nouveaux « mammouths » pour recentrer les pouvoirs publics vers leurs missions essentielles et clarifier ces dernières, et au passage alléger la facture pour les français, paraît tomber sous le sens. Cependant les réactions à la timide réforme de l’administration proposée dans le rapport Balladur il y a deux semaines donnent bien la tonalité : « touche pas à mes privilèges ».

La France ne pourra sortir de sa torpeur qu’en tournant le dos au parentalisme qui la caractérise et en acceptant des réformes de fonds. Mais cela suppose déjà une offre politique et intellectuelle adéquate, qui présente de manière claire les enjeux et les alternatives - une offre qui reste encore trop minoritaire en France.

Emmanuel Martin est docteur en économie, analyste sur www.unmondelibre.org.