Guérir les maladies de la pauvreté

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image alt text...Franklin Cudjoe, le 1 décembre -
L'Organisation Mondiale de la Santé débat cette semaine des problèmes auxquels se heurtent les pauvres du monde. La plupart des technocrates réunis à Genève pour le Groupe Intergouvernemental de Travail sur la santé publique, l'innovation et les droits de propriété sont convaincus que l'élimination des brevets sur les médicaments engendrera une ère mondiale de santé et de prospérité. Ils mettent sur le dos des droits de propriété intellectuelle la responsabilité de la hausse des prix des médicaments et la limitation de la recherche et du développement des remèdes pour « les maladies de la pauvreté » -- maladies qui touchent essentiellement les pauvres, comme le SIDA, la tuberculose et la malaria.

Malheureusement pour nous pays pauvres, ces activistes de la santé ne voient que la partie émergée de l'iceberg. Ce sont les infrastructures inappropriées et non les prix qui bloquent l'accès des pays pauvres à une médecine de qualité.

Les médicaments importés restent souvent des mois dans les entrepôts sales et non climatisés d'Afrique. Ils perdent ainsi leur qualité et sont expirés parfois avant même d'arriver entre les mains des patients. Les hôpitaux manquent de médecins, d'infirmières, d'équipement et parfois même d'électricité, ce qui les empêche de gérer d'une manière efficace les médicaments disponibles. Les routes sont dans un état lamentable rendant particulièrement difficile l'acheminement des médicaments vers les populations rurales parmi lesquelles le taux des maladies est le plus élevé.

La malaria en est un exemple parfait. Dans les années 1990, cette maladie contagieuse a explosé en Afrique subsaharienne alors que le parasite responsable de cette maladie devint résistant aux médicaments les plus efficaces connus à l'époque. En 2001, l'entreprise pharmaceutique suisse Novartis a signé avec l'OMS un contrat selon lequel elle s'engageait à fournir aux patients africains le Coartem, un traitement à grand succès contre la malaria, à un prix équivalent au coût de production.

Cependant, la demande était faible parce que la plupart des pays africains ont simplement dit qu'ils n'avaient pas assez d'argent pour acheter le médicament, même au coût de production. En conséquence, Novartis a été contrainte de fermer une usine de production et de détruire un stock de médicaments expirés en subissant dans la foulée une perte financière substantielle.

Même quand les entreprises pharmaceutiques offrent gratuitement les médicaments, comme l'ont fait dans le passé Pfizer et GlaxoSmithKline pour des médicaments qui traitent respectivement le trachome et la malaria, les pays africains ont toujours des difficultés sérieuses à stocker les médicaments et à les distribuer. Des routes en mauvais état, des centres médicaux délabrés et un personnel médical incapable de prescrire les traitements adéquats, tout ceci empêchait d'aider les patients. Les outils pour guérir la malaria étaient prêts, mais nous en Afrique nous ne l'étions pas.

Si l'occident peut servir d'exemple, un système de santé de meilleure qualité va de pair avec le développement économique et un niveau de vie plus élevé. Or, ceux là sont étouffés dans les pays pauvres par la corruption locale et des politiques destructrices. Les taxes à l'importation et les droits de douanes sur les médicaments capables de sauver la vie, par exemple, peuvent être élevés. Le Brésil, actuellement à la tête de la croisade mondiale pour la suppression des brevets, pratique des droits de douanes de 30% sur tous les médicaments importés. Le Kenya et le Ghana imposent respectivement des droits de douanes de 37,8% et 33% sur tous les médicaments importés, ce qui double en fin de compte le prix des médicaments dans leurs systèmes nationaux de sécurité sociale lorsque l'on intègre les coûts de distribution au détail. Paradoxalement, le Kenya est le principal défenseur africain de la suppression des brevets sur les médicaments essentiels.

Beaucoup d'activistes dans le domaine de la santé ignorent cependant ces réalités et concentrent plutôt leur attention (et leur colère) sur les firmes pharmaceutiques occidentales, acclamant les Etats qui déclarent la suspension des brevets sur les médicaments.

L'année dernière, le gouvernement militaire thaïlandais a déclaré qu'il n'avait pas les moyens d'acheter des médicaments de marque afin de soigner ses nationaux. Il a donc émis des licences obligatoires, soit des suspensions de brevets, pour deux médicaments contre le SIDA et un médicament pour le cœur, et a commencé d'en produire localement des répliques. Bien que la qualité de ces médicaments demeurait inconnue, cette action fut acclamée par les activistes comme une victoire pour « les patients sur les brevets » (« patients over patents » en anglais).

Toutefois, les généraux ne s'inquiétaient guère pour les patients. En effet, si le souci de santé publique était sa motivation principale, le gouvernement thaïlandais n'aurait pas refusé les réductions massives des prix proposées par les détenteurs de brevets. Plus flagrant encore, le gouvernement a rejeté l'opportunité d'utiliser l'argent du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et la malaria, sponsorisé par les nations unies, pour acheter des génériques certifiés par l'OMS.

Loin d'un acte de noblesse, les licences obligatoires thaïlandaises étaient un jeu éhonté de pouvoir destiné à renforcer l'industrie locale et générer des revenus dans un Etat corrompu. Malheureusement pour les malades thaïlandais du SIDA, produire localement les médicaments s'est avéré prohibitif et a nettement limité leurs approvisionnements en médicaments.

De surcroît, rares sont les génériques et les répliques de médicaments produits localement qui sont testés et certifiés par des autorités de régulations respectables. Les produits pharmaceutiques de mauvaise qualité peuvent exposer les virus, les bactéries et les parasites à des doses d'éléments actifs inférieures aux standards, augmentant ainsi leur résistance. Cela pourrait condamner une catégorie entière de médicaments. Il y a deux ans, la qualité médiocre de la réplique thaïlandaise du médicament antirétroviral a augmenté la résistance de virus du SIDA.

Une autre histoire alarmante vient de l'Inde. Sous la pression des activistes antibrevets, l'OMS a donné en 2004, sans le tester, le feu vert à la production d'un générique antirétroviral par Ranbaxy, une entreprise indienne. L'organisation basée à Genève a par la suite été contrainte de retirer son aval quand Ranabaxy a failli à fournir des données adéquates de sécurité.

Selon la plupart des estimations, le développement et la mise sur le marché d'un médicament coûtent aux entreprises pharmaceutiques occidentales autour de 800 millions de dollars. Le risque de perdre un produit à cause des licences obligatoires aura pour seul effet de décourager les investissements futurs dans la recherche.

Toutefois, les activistes antibrevets, avec leur fixation myope sur les prix, sont en train d'harceler impitoyablement les bureaucrates pour les forcer à suivre leurs conseils. On ne peut qu'espérer que l'OMS ne succombera pas à l'idée fausse selon laquelle les licences obligatoires pourront guérir les problèmes de santé de l'Afrique. En revanche, le développement économique demeure le meilleur espoir du continent pour éradiquer les maladies de pauvreté.

M. Cudjoe est le directeur exécutif de l'Imani Center for Policy and Education. Cet article a paru en langue anglaise dans l'édition européenne du Wall Street Journal du 6 novembre 2007.
Nous remercions l'auteur pour son autorisation de traduction et de publication.