Concours Bastiat : essais des gagnants

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Le 27 janvier 2009 - Nous diffusons aujourd’hui l’essai de Jérémie Rostan qui est arrivé à la première place du concours Bastiat organisé par unmondelibre.org.

Frédéric Bastiat : Ce que l’on pense, et où cela nous mène.

Par Jérémie Thibault Alexis Rostan

« Je pourrais soumettre ici une foule d’autres questions à la même épreuve. Mais je recule devant la monotonie d’une démonstration toujours uniforme… »

C’est par ces deux lignes que Frédéric Bastiat conclue son ouvrage aujourd’hui le plus célèbre, Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas, dont le titre est devenu une expression proverbiale, et un puissant outil de pensée, dans la tradition libérale. À tel point que, au XXème siècle, un autre grand publiciste, Henry Hazlitt, en a tiré la leçon de sa si célèbre Économie en Une Leçon.
Pourtant, si la pensée de Frédéric Bastiat consiste bien à mettre l’opinion « à l’épreuve » afin de procéder à la « démonstration » de son absurdité, la leçon qu’il nous lègue est bien plus générale, et puissante, que cette simple distinction.

On peut la résumer ainsi :

Si l’on accepte une idée, alors on doit accepter le principe dont elle se déduit, ainsi que toutes les conséquences qui en découlent.

Telle est l’ « épreuve » à laquelle Frédéric Bastiat soumet constamment l’opinion : lui faire voir le principe qu’elle suppose, et surtout les conséquences auxquelles il conduit logiquement.
C’est là ce qui permet de « démontrer »

-qu’elle est inconséquente, c’est-à-dire incohérente et contradictoire avec elle-même,

-et cela parce qu’elle repose sur un principe faux qui, s’il était poussé jusqu’au bout, conduirait à des absurdités manifestes—et désastreuses.

« Dans une fausse voie, on est toujours inconséquent, sans quoi on tuerait l’humanité. Jamais on n’a vu ni on ne verra un principe faux poussé jusqu’au bout. J’ai dit ailleurs : l’inconséquence est la limite de l’absurdité. J’aurai pu ajouter : elle en est en même temps la preuve. »
Cette leçon, Frédéric Bastiat l’énonce au Chapitre VIII du même ouvrage, intitulé « Les Machines ». Outre sa validité universelle et fondamentale, elle est, dans ce contexte, particulièrement importante pour notre époque, car elle examine l’opinion selon laquelle le progrès technologique est une malédiction, cause de chômage et de misère.
Si, pour prendre un exemple récent, l’introduction de caisses automatiques dans les supermarchés serait un mal, comme le prouve le pauvre destin des caissières, alors il doit être vrai qu’une société est d’autant mieux lotie qu’elle a plus de travail à faire et moins de capital pour l’y aider—l’idéal étant, évidemment, de s’échiner en vain à mains nues. N’est-il pas horrible que la productivité augmente et qu’une même quantité de travail procure plus de satisfactions ?!

Mais, si la leçon de Frédéric Bastiat importe surtout au monde d’aujourd’hui, et de demain, ce n’est pas seulement parce qu’il est le lieu d’un progrès technologique constant : c’est aussi parce que ce dernier transforme ce lieu-même, en modifie l’échelle, et l’unifie.
Toutes les opinions examinées par Frédéric Bastiat sont des préjugés favorables à l’intervention du gouvernement dans l’économie. Or ces interventions concernent toujours l’échelle nationale. Mais, si elles étaient bonnes, elles devraient l’être parce qu’elles se fondent sur un principe qui l’est lui-même ; par conséquent, elles devraient l’être aussi à l’échelle infra- et supra-nationale.
S’il est, par exemple, néfaste que certaines industries d’un certain pays se « délocalisent », il doit l’être aussi que chacun de ses citoyens « perde » un travail qu’il pourrait lui-même accomplir et échange quoi que ce soit avec qui que ce soit !

Nous touchons ici, véritablement, au cœur de ce que Frédéric Bastiat a à nous apprendre, et au trésor de son héritage. L’échange et la contrainte sont deux principes opposés. Dès lors, si l’on admet qu’un échange quelconque, parce qu’il est libre, est réciproquement profitable, alors on doit admettre qu’il en est ainsi par principe, et la conséquence logique est qu’il en est toujours et partout ainsi du libre-échange, de quelque secteur ou échelle de l’économie qu’il s’agisse.
Inversement, si l’on une intervention quelconque, parce que l’on pense qu’elle conduit à un meilleur résultat que l’échange dont elle contraint la liberté, alors on doit admettre que la contrainte est un principe préférable à la liberté des échanges, ce qui doit logiquement conduire à défendre une administration totale de l’économie à l’échelle de la planète.
S’il fallait trouver, au XXème siècle, un digne successeur à Frédéric Bastiat, ce serait donc, non pas dans le style, mais dans l’idée, l’économiste Austro-Américain et philosophe libertarien Murray Rothbard. Celui-ci affirmait en effet : « Seuls les extrémistes sont cohérents. »
Tel est le fond de la pensée de Frédéric Bastiat, et sa leçon pour notre époque. L’économie et la politique, la liberté et la contrainte, sont deux principes opposés entre lesquels il n’est, pas plus qu’entre aucun principes opposés, aucun « mixte » possible. Tout compromis relèverait, ici, de la contradiction.
Soyez libéraux, donc, ou soyez socialistes, mais soyez conséquents ! Et si vous penchez pour la seconde option, voyez que votre principe, s’il était « poussé jusqu’au bout », « tuerait l’humanité ».

Un mot doit être dit, ici, de l’ordre, ou plutôt du désordre, monétaire mondial et de ce qui a façonné le XXème siècle : non pas la guerre, mais le monopole des banques centrales qui a été la condition nécessaire de la barbarie. Devant la crise financière qui a ébranlé cette fin d’année 2008, et dont la culpabilité doit être imputée à la politique de la Réserve Fédérale Américaine.
La leçon de Frédéric Bastiat s’applique ici avec force. Si une banque centrale pouvait « soutenir » l’économie en augmentant la masse monétaire et étendant le crédit, de telle sorte que l’investissement soit supérieur à l’épargne et/ou la consommation à la production, alors à quoi servirait-il d’épargner et même de produire quoi que ce soit ? Si la planche à billets était, comme l’affirme Ben Bernanke, Chairman actuel de la Federal Reserve, une « technologie miracle » pouvant quoi que ce soit d’autre que d’imprimer des billets, pourquoi ne se contenteraient-on pas de cette seule production ? Et, inversement, s’il est évident que des billets ne se mangent pas, pas plus qu’ils ne peuvent servir à quoi que ce soit d’autre qu’à être échangés contre une certaine richesse en fonction de leur nombre, ne l’est-il pas que la création monétaire ne produit pas la moindre richesse—pire, qu’elle en détruit ?

Mais il y a, outre la leçon qu’il nous donne, une question que Frédéric Bastiat nous pose, et laquelle le monde d’aujourd’hui aura à répondre, pour le monde de demain :

Est-il jamais trop tard pour revenir sur ses pas dans une fausse voie ?

Plus on en vient « au bout », plus on s’illusionne en suivant un faux principe, « plus dure sera la chute » et le retour à la réalité. Le retour aux principes de l’économie a un coût grandissant à mesure qu’on s’en éloigne ; si bien que l’on risque aussi de désespérer les pouvoir supporter.
C’est aujourd’hui à horizon proche—bien plus proche que la « fin du pétrole » ou les conséquences néfastes du « réchauffement climatique »—que le simple intérêt sur la totalité des dettes publiques et privées dépassera, dans un pays comme les Etats-Unis, la totalité de la production annuelle.
On s’est engagé sur cette voie parce que l’on a feint de croire en et à l’État, cette fiction à travers laquelle chacun s’efforce de vivre aux dépens de ses concitoyens et des générations futures. Ce faisant, on ne s’est pas seulement trompé de principe : on a aussi inversé toutes les valeurs, faisant de la propension de l’État à s’endetter et à étendre le crédit à la production et la consommation à crédit une vertu devant racheter la propension des capitalistes à épargner et à réaliser des profits. C’est là une faute que l’on paiera cher, mais que l’on doit racheter.

À la question que nous pose Frédéric Bastiat, nous ne pourrons donc répondre que par la Dénationalisation de la monnaie et le démantèlement de l’État-Providence.



À cet égard, le risque est bien que le XXIème siècle donne tort à Frédéric Bastiat. La raison humaine ne peut-elle aller au bout de sa propre négation ? Nous avons vu que le socialisme tuerait l’humanité ; et pourtant nous ne voulons, semble-t-il, toujours pas le voir. De même, face à l’effondrement de la pyramide d’emprunts construite par les Banques Centrales, le Monde s’est écrié :

« Fiat money, pereat mundus ! »

Après tout, peut-être préférerons-nous mourir d’illusions, contraints et forcés, à vivre libres, conscients et responsables… .