La route de la servitude

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Les renationalisations tous azimuts, les socialisations des pertes de banques et autres mesures politiques censées endiguer la crise soulèvent la question désormais du chemin que prennent nombreuses sociétés, notamment en occident. Ce serait un « retour de l'Etat » et la victoire de l’interventionnisme sur le néolibéralisme, du keynésianisme sur le laisser-faire.Pourtant, d’abord, contrairement à certains mythes propagés à droite et à gauche, l’Etat (au sens large) n’a jamais disparu puisqu’il représentait encore l’année dernière en France par exemple près de 53 % du PIB de ce pays et y embauchait encore 5 millions de personnes. L’Etat n’a d’ailleurs pas été étranger à la crise, notamment aux Etats-Unis. Ensuite, cette nouvelle vague d'étatisation plus avancée de l’économie ne va pas sans poser problème. D’abord, au niveau économique, c’est l’endettement qui n’a jamais été aussi présent, menaçant certains Etats de faillite. Mais de manière plus importante, c’est au plan moral le risque assuré d’une déresponsabilisation accrue, de la corruption, et du choix d’une société moins libre. Or, une société moins libre signifie une place moindre pour l’initiative et la responsabilité individuelles, et la tentation du repli nationaliste, dont les récentes montées du protectionniste ne sont qu’un premier exemple.

Peu de gens semblent se rendre compte que « quelque chose se passe » actuellement. Quelque chose d’historique. Nos sociétés prennent une voie périlleuse sans que nous n’y prenions garde. La sphère des libertés est rognée tous les jours par un nouveau « plan ». Dans de nombreuses nations, on s’avance peu à peu vers une société de plus en plus contrôlée au prétexte d’une crise, déjà largement due, encore une fois, à l’irresponsabilité institutionnalisée par certaines politiques (un élément très savamment oublié par nombre de commentateurs). Or, comme l’a montré voilà une vingtaine d’année l’historien américain Robert Higgs, chaque crise ou guerre donne l’occasion aux forces du « contrôle » de grossir et, une fois la tempête passée, de garder une main mise sur la société. Il est plus facile d’accroître les limitations à la liberté que de revenir ensuite en arrière. Il y a donc ici un problème d’ordre éthique d’une importance capitale.

Il est alors sans doute opportun de relire un des ouvrages les plus célèbres de Friedrich Hayek, Prix Nobel d’économie en 1974 : La route de la servitude. Cet ouvrage, écrit en 1944, lançait un cri d’alarme à la société britannique : la société planifiée qui avait été mise en place en temps de guerre pour lutter contre les nazis allait devoir céder la place à une société libre. Hayek percevait déjà très clairement que ceux qui avaient pris le pouvoir et institué une société contrôlée, dans le but de gagner la guerre, ne laisseraient vraisemblablement pas leur place une fois la guerre finie. Effectivement, Hayek avait vu juste : l’idée que ce qui avait marché en temps de guerre pouvait marcher en temps de paix a très rapidement pris le dessus dans le débat d’idées. Le Royaume-Uni s’est alors engouffré dans le « socialisme anglais », un modèle de société fondé sur les contrôles économiques et l’égalitarisme. Un modèle qui a permis à cette nation de rétrograder dans les derniers rangs des nations développées en l’espace d’une génération. Il aura fallu les douloureuses adaptations de l’ère Thatcher pour remettre le pays sur les rails.

Dans ce livre, Hayek retrace les origines collectivistes communes des deux totalitarismes. Mais la dérive totalitaire est née dans la démocratie bien souvent. Tout commence avec l’émergence d’une classe de planificateurs, des experts technocrates à qui l’on confie un pouvoir finalement démesuré. Peu à peu le « plan » envahit toutes les sphères de la société et les citoyens perdent leurs libertés les unes après les autres. Au prétexte de la justice on étouffe la justice, au prétexte de la liberté on étouffe la liberté, et la démocratie devient alors une chimère. Les lois sont progressivement modifiables à volonté, et l’esprit de la loi perd sa substance : peu à peu c’est l’arbitraire qui s’impose. L’initiative individuelle décline, toute comme l’esprit de civilisation. C’est avec une grande perspicacité qu’Hayek entrevoit l’avenir proche de la Grande Bretagne à l’époque. La lecture de La route de la servitude aujourd’hui revêt donc plus que jamais un intérêt capital. Nous sommes à la croisée des chemins.

Emmanuel Martin - Le 22 janvier 2009.