Conflit israélo-palestinien : un cycle électoral de la violence ?

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H. El Moussaoui, E. Martin & T. Palmer, le 6 janvier 2009 - Le bombardement et les actions militaires sur la bande de Gaza par l’armée israélienne remettent sur la table la question : pourquoi palestiniens et israéliens n’arrivent-ils pas à résoudre leur conflit ? Qui est fautif ? Est-ce uniquement le Hamas qui a refusé de renouveler son cessez-le-feu après six mois d’inactivité politique et militaire ? Est-ce Israël qui n’a pas engagé de démarches en faveur d’une négociation durant ces six mois ? Ou, y a-t-il aussi des causes plus profondes ?

Le Hamas est sans nul doute responsable des tirs de roquettes. Mais le Hamas n’est pas la totalité de la population palestinienne qui, après trois générations, vit à Gaza, dans la misère. Celle-ci a été récemment accentuée par un blocus supplémentaire pour la punir d’avoir voté pour le Hamas par désespoir. Or, l’ironie comme le relevait Charles Enderlin (le Monde du 04.02.06), c’est qu’Israël a ouvert la boîte de Pandore en 1982, en donnant le feu vert - et, affirment certains, une contribution matérielle - à la naissance du Hamas en Palestine pour créer un contrepouvoir à l’OLP laïque.

Alors que les Etats-Unis soutiennent Israël et qu’européens et arabes, restent impuissants, le conflit israélo-palestinien semble être devenu un point de négociation principalement dans l’arène politique israélienne où les partis et les politiciens ont des intérêts électoraux et professionnels.

Après le revers de l’armée israélienne dans la guerre du Liban, en été 2006, Kadima, le parti du premier ministre Olmert et du ministre des affaires étrangères Livni, a été malmené par l’opposition, depuis. Bien sûr il y a cette constante et terrible insécurité dans les villes du sud, que tout gouvernement se doit de juguler. La question est de savoir si la réaction contre le Hamas à Gaza apparemment « disproportionnée » est expliquée par des objectifs de sécurité ou par les élections à venir en Israël ? Il semble que les dirigeants de Kadima gardent un œil sur les élections, espérant que leurs actions sur Gaza effaceront les taches de la calamité de 2006.

L’hypothèse d’un cycle électoral de la violence militaire peut aider à comprendre les échecs des initiatives de paix passées. Dans le système parlementaire israélien, fondé sur la représentation proportionnelle, les petits partis radicaux peuvent décider de qui gouverne, fournissant les votes nécessaires pour obtenir une majorité.

Depuis les années 1970, les deux plus grands partis, le Likoud et le Parti travailliste, ont du compter sur les petits partis radicaux (le Mafdal, Israel Beytenou, etc.) afin de composer des coalitions majoritaires, et ont dû s’assurer de leur soutien au détriment du processus de paix. Des provocations peuvent aussi orienter le processus politique, comme lorsqu’Ariel Sharon s’est servi de sa tournée armée de l’Esplanade des Mosquées pour déclencher la seconde Intifada, qui a son tour a mené à une radicalisation des positions et a garanti son élection en février 2001. De même, la politique unilatérale de paix initiée par le même Sharon en 2005, qui a mené au retrait des forces de défense israéliennes de Gaza en 2005, est cohérente avec la thèse selon laquelle les cartes sont entre les mains des politiciens en Israël et que ce sont les enjeux politiques, plutôt que la sécurité, qui orientent la plupart des stratégies dans cette région.

Ce ne serait pas la première fois ni le premier pays dans lequel la violence militaire est utilisée comme un signe de force pour l’électorat (on pense par exemple à la Russie à l’égard de la Tchétchénie ou de la Géorgie). Le problème de la paix avec les Palestiniens est devenu une sorte de rugby politique en Israël et pas simplement une affaire de réponses objectives à une menace militaire.

Directement ou indirectement, le Hamas a participé à ce jeu de politique interne à Israël. Les extrémistes partagent implicitement les mêmes buts, même si cela est pour différentes raisons : saboter le processus « paix contre terre ». Ainsi, au moment où les négociations entre Israël et l’autorité palestinienne de Yasser Arafat ont repris en 1992, le Hamas a initié des actions violentes, d’abord contre des soldats israéliens. Mais après l’assassinat de 29 musulmans en prière par Baruch Goldstein, membre du groupe extrémiste Kach et opposé au processus d’Oslo, en 1994, le Hamas a commencé à attaquer des civils, et en 1995 a initié l’horreur des attentats-suicides. Cela a offert au Likoud une arme politique contre son rival le parti travailliste, ce qui a affaibli ce dernier et a compromis les chances du processus de paix. Les attentats du Hamas ont sapé l’autorité du Premier ministre travailliste intérimaire, Shimon Peres, qui a alors perdu les élections de 1996 face à Benyamin Netanyahu. Celui-ci  a pu ainsi obtenir le soutien de son opinion publique et suspendre ainsi le processus de paix en revenant sur les accords signés par Yitzakh Rabin.

Comment alors sortir d’un tel engrenage de la violence politique ? La détermination politique à arriver à une solution politique est importante, mais jusqu’ici elle n’a pas vraiment marché. Il faut peut-être autre chose : une approche économique.

Les israéliens devraient arrêter l’embargo commercial sur Gaza. Le protectionnisme est une recette pour la pauvreté, qu’il vienne de l’intérieur ou de l’extérieur. Un embargo impose à une population extérieure ce que les protectionnistes veulent lui imposer de l’intérieur. A cet égard, la politique d’Israël envers Gaza – restrictions économiques et checkpoints – étouffe l’activité économique. Lorsque les populations ne s’affairent pas à produire, elles commencent à songer à détruire. L’idéologie est l’ingrédient le plus important de l’extrémisme violent, mais la misère économique, le chômage et le désespoir sont des éléments aussi importants. Le FMI a récemment rappelé que 79% des ménages à Gaza vivaient en dessous du seuil de pauvreté en termes de revenu. Cette pauvreté vient de l’absence de liberté économique dans les territoires palestiniens, et particulièrement Gaza. La Banque Mondiale observe qu’Israël, en limitant la liberté de circulation des personnes et des biens, compromet toute chance de sortie de crise pour l’économie palestinienne.

Israël et la Palestine ont le pouvoir de stopper ce cercle vicieux, en reconnaissant le droit à l’existence de l’autre. Le peuple d’Israël et le peuple de Palestine doivent comprendre que le cycle de représailles lancé par les extrémistes et les politiciens est contreproductif et que le seul chemin vers la paix est la négociation. Ce cycle suggère cependant que si la solution politique est indispensable, elle est insuffisante. La paix requiert aussi une composante économique. Le processus se porterait mieux si on permettait aux Palestiniens de produire plutôt que de détruire, et d’échanger des biens plutôt que des roquettes. Comme l’écrivait Montesquieu « la paix est un effet naturel du commerce ». Supprimer les obstacles à la liberté de circulation des biens fournit un moyen de stimuler le processus de paix en créant des parties prenantes à la paix des deux côtés, en transformant des ennemis en partenaires à l'échange, et en évacuant le terreau de l'extrémisme que sont le chômage et le désespoir. L'économique doit être tenté là où  le politique et la force militaire seuls n'ont qu'échoué.

Hicham El Moussaoui, Emmanuel Martin sont chroniqueurs sur www.unmondelibre.org et Tom Palmer est analyste politique à Washington DC.