La Russie face à la crise

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Tatiana Kryzhanovskaya - Le 22 décembre 2008. Après une période de dynamisme économique avec une croissance de l’ordre 8% encore en début d’année, la Russie subit elle aussi le contrecoup de la crise mondiale. Mais sa dépendance à ses exportations d’hydrocarbures dans un monde où le baril de pétrole est passé de près de 150 dollars à moins de 40, rend son économie plus fragile que d’autres. Comme ailleurs, le pouvoir tente de sauver l’économie à coups d’interventions. Cependant, il n’est pas certain que cela ne soit pas aussi une stratégie pour que l’Etat russe, tenu en réalité par des anciens dirigeants du FSB (services secrets), ne remette la main sur les ressources du pays.

Avec un budget calculé sur la base d’un pétrole à 70 dollars le baril, le déficit a pointé son nez dès le mois de novembre. Standard & Poor’s ont d’ailleurs dégradé la dette russe pour la première fois depuis une décennie : c’est un signe qui ne trompe pas. Le rouble qui faisait figure de monnaie forte encore cet été, a perdu 12 % de sa valeur depuis septembre contre un panier de devises (dollars-euros). Les autorités ont dépensé plus de 160 milliards de dollars pour soutenir la monnaie nationale depuis août.

Le système bancaire russe est en très mauvaise posture. Bien sûr la crise mondiale est responsable. Mais cela est sans doute dû aussi à la structure du marché bancaire russe. La Russie cet été avait encore plus de 1000 banques. Dans un pays où l’état de droit est une notion à géométrie variable, il était très facile pour les banques d’escroquer leurs clients. Les russes sont donc désormais extrêmement hésitants à placer leurs économies dans les banques. Peut-être plus qu’ailleurs donc, l’économie russe subit de plein fouet la crise du crédit. Il devient de plus en plus difficile pour les entreprises d’emprunter à court terme. Et quand un fournisseur fait faillite, c’est toute l’activité en aval qui en pâtit et qui risque aussi la faillite.

Face à une telle débâcle économique, l’Etat russe a décidé d’intervenir. Le fonds de stabilisation, décidé après l’arrivée de Vladimir Poutine au pouvoir, qui était alimenté par les excédents pétroliers et prévu pour être utilisé en cas de crise, a été « ouvert » à la fin de l’été. Pour contrer la crise bancaire, le pouvoir a décidé de réduire le nombre de banques à une centaine. Des banques ont par ailleurs demandé au début de l’automne le soutien du pouvoir et l’utilisation du fonds de stabilisation. Quatre banques ont été choisies par le pouvoir (dont trois dans lesquelles l’Etat était actionnaire majoritaire) pour être récipiendaire des fonds anti-crise. Elles devaient répercuter cette aide en favorisant le crédit aux entreprises. Mais ces banques ont en réalité utilisé cet argent pour le placer à l’étranger, ce qui a généré un scandale en Russie. L’Etat cherche donc désormais à intervenir directement en aidant les grandes entreprises. En tout, 200 milliards de dollars auraient été injecté dans l’économie pour tenter de la revigorer. Mais comme ailleurs encore, ces interventions auront des effets pervers en termes de déresponsabilisation.

Mais au delà de ces effets pervers inattendus et au-delà de la volonté affichée de sauvetage de l’économie, il y a là sans doute aussi une manœuvre de la part du pouvoir russe pour remettre la main sur les fleurons de l’économie, notamment dans le secteur des ressources naturelles. M. Poutine n’a d’ailleurs jamais caché qu’il pensait que les dénationalisations des années 90 étaient une erreur. En effet, les aides seront données avec la contrepartie que l’Etat russe ait des parts dans ces entreprises.

Il faut noter par ailleurs que le pouvoir se fait de plus en plus oppressant. Les oligarques sont harcelés. On se souvient de l’affaire de compagnie pétrolière privée Yukos en 2003 (qui produisait 2% du pétrole mondial) ayant fait l’objet d’un quasi-raid de l’Etat russe, et dirigée à l’époque par le célèbre oligarque Khodorkovsky, qui avait été poursuivi et emprisonné pour fraude fiscale dans des conditions très obscures. Le mois dernier Norilsk Nickel (plus gros producteur de nickel au monde) dans une situation financière difficile a reçu une « aide » de l’Etat russe. Ce mois-ci c’est Uralkali (une entreprise minière très rentable) qui est la cible de l’Etat : ce dernier rouvre une affaire d’accident classée, et ce, sous des prétextes obscurs.

Si les oligarques redeviennent la cible du pouvoir, la population est, aussi, prévenue. En effet, la semaine dernière c’est un projet de loi soutenu par M. Poutine qui a été mis au jour : la définition de « trahison » serait étendue à toute critique nuisant à l’Etat - une incitation pour toute opposition à garder le silence. Voilà des signaux assez clairs sur la volonté du pouvoir en place au Kremlin de remettre la main sur l’économie et de la société.

Si la Russie veut connaître un développement durable, au-delà de la crise, elle devra mettre en œuvre les réformes qui permettent à son économie de se diversifier et de ne pas dépendre autant de ses exportations d’hydrocarbures. Cela passera immanquablement par un degré plus élevé de liberté économique et l’instauration de l’état de droit (ce qui impliquerait inéluctablement un découplage entre le politique et l’économique). La crise a au moins pour effet positif de nous rappeler qu’il y’a pas de miracle en matière de développement. En effet, certains pays dont la croissance impressionnante reposait uniquement sur des exportations de ressources naturelles dont les cours avaient flambé, réalisent avec douleur aujourd’hui que le développement nécessite des institutions permettant à tous les secteurs économiques de s’épanouir.

Tatiana Kryzhanovskaya est chercheur en économie politique et géopolitique en Russie.