Concours Bastiat : essais des gagnants

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Le 19 décembre 2008 - Nous diffusons aujourd’hui l’essai de Jean-François Grenier : « Les Etats utiles » qui a obtenu la quatrième place du concours Bastiat organisé par unmondelibre.org. 

Les Etats utiles 

Nous avons réussi

Bastiat a eu un franc succès. Nous avons compris son message. Certains croyaient y voir un sarcasme dénonçant l’état et ses effets néfastes. Quelle erreur, mes amis ! Nous avons créé la solution ultime en appliquant les enseignements de nos éminents intellectuels humanistes et désintéressés. L’État, cet outil prodigieux nous permet l’impossible. Nos usines à chandelles fonctionnent à pleine capacité !

La réalité n’est rien devant notre volonté

Ces vieux libéraux nous en croyaient incapables, ils ont eu tort! Nous avons réglé le problème des ressources limitées et des besoins illimités. La prise en main par l’État des secteurs importants de nos sociétés a permis de mettre fin aux problèmes de rareté. Plus jamais le riche n’aura davantage de services ou de biens, il sera fier de partager avec le plus pauvre le fruit de son dur labeur. Les hommes ont compris, par eux-mêmes, ils ne sont rien.

Pour se réaliser, il doit s’abreuver à l’esprit collectif. Plus jamais nous n’aurons de ressources limitées, car désormais le manque est gage de l’unité de la communauté. La nécessité est un badge d’honneur, un écusson à porter fièrement. Nous souffrons pour nos frères. Celui qui tentera d’échanger son avoir contre plaisir ou nécessité devra être stoppé, car il est insouciant. Il ne comprend pas la portée de son geste, l’inégalité qu’il crée en profitant de son travail. Mais nous, si.

La richesse, ça se partage

Notre tout nouveau « protectionnisme global » fait des merveilles. Le libre marché était une erreur, nous l’avons démontré. Trop de nations – même des nations pauvres ! - s’enrichissent sans égard pour l’écart entre les plus nantis et les plus démunis. On ne peut laisser les gens libres d’actions et espérer que ceux-ci s’orientent vers le bien commun. Ils sont trop égoïstes, trop cupides. Nos chefs savent organiser les échanges commerciaux de façon plus équitable et solidaire. La mondialisation oui, mais seulement si celle-ci permet d’exporter le bon escient de nos gouvernements, et non la tyrannie du profit.

Une économie locale, un gouvernement planétaire. Notre monnaie d’échange sera la limite. Seule elle est capable de faire du commerce une brute au service de l’homme. Nous devons enseigner aux gens que nos frontières fictives restreignent leurs échanges pour les rendre plus prospères. Pour créer une grande unité égalitaire chez les hommes, il faut savoir diviser pour le bien de tous. Non, notre discours n’est pas paradoxal. Le seul paradoxe existant, c’est ce mythe dépassé que la seule façon de ne plus être pauvre soit de devenir riche. Avec nos connaissances, nous sommes aujourd’hui capables de faire mieux.

De plus, nous avons exporté la guerre à tous les coins de la planète. Répartissant ainsi une richesse sans égale chez tous les peuples. Plus que jamais, les nations défavorisées se délectent des avantages d’être une zone militarisée. Il suffisait d’y penser ! Il était injuste que les guerres mondiales n’aient avantagé que ses participants primaires. Toute cette production, ces destructions et reconstructions sont maintenant accessibles au monde entier.

Nous n’avons pas fini

Le futur est prometteur, plus que jamais les gens comprennent que la liberté n’est rien comparée à la sécurité et au confort de l’état. Mais encore aujourd’hui, certains sont motivés par leur petite personne. Ils songent à améliorer leur propre situation, sans même se demander si cela aidera son voisin!

Comment, à la lumière de tous nos succès, peut-on encore sérieusement considérer le principe de liberté individuelle ? Heureusement, les partisans de cet anachronisme sont minoritaires et gardés sous silence. C’est pour le bien de tous, la démocratie a tout de même ses limites. Il est tout à fait normal de considérer diverses façons de réglementer et de compartimenter la vie des gens. Mais de là à proposer sérieusement de laisser les gens en arriver à leurs propres arrangements entre eux, de les croire capables de concevoir leurs propres solutions à leurs propres réalités, utopie!

Malheureusement…

Il est bien difficile de séparer le sarcasme de la réalité. Bastiat, lui-même maniant ce style à merveille, aurait l’embarras du choix du sujet s’il était encore parmi nous. Malgré les siècles, encore aujourd’hui on entend parler de l’équivalent de couvrir le soleil pour stimuler l’économie. Les méthodes se sont affinées, on a maintenant des façons « scientifiques » de faire de la planification centrale et de la gestion macroéconomique, mais c’est toujours la même vieille histoire. Le concept de gouvernement divin capable de tout créer et de tout réglementer est présent plus que jamais.

Il suffit de regarder l’Occident, ce « Free World » qui s’enlise de plus en plus dans d’innombrables interventions. De la socialisation des pertes financières à la régulation des unions conjugales, rien n’échappe à nos politiciens. Ces montagnes de paperasse réduisent la richesse, ralentissent le progrès technologique et condamnent des millions d’individus à des vies injustement défavorisées pour le gain d’une minorité.

Il semble paradoxal de voir aujourd’hui d’anciennes républiques soviétiques être davantage portées vers le libéralisme que l’Amérique ou l’Europe. Finalement, peut être pas. Ces économies sont récentes et libres des biais, contraintes et jeux de puissance typiques des états qui penchent vers interventionnisme. Elles sont aussi souvent plus pauvres et faibles, avec une population désireuse de connaitre un niveau de vie digne de ce que qu’ils méritent. Et à ce jour, le meilleur remède à la pauvreté que nous avons inventé, c’est la richesse. Et malgré les beaux discours, elle ne tombe pas du ciel, ni des programmes électoraux.

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La grande leçon de Bastiat, c’est d’oser aller voir plus loin que l’intention. De comprendre les conséquences complètes de nos gestes. Trop souvent la politique s’en limite à la façade et analyse les plans en fonction du désir – tout à fait honorable la plupart du temps – du régulateur. Cette rigueur fait encore aujourd’hui cruellement défaut. Les programmes politiques qui promettent la richesse, la paix, la repousse de cheveux et des dents blanches contre trois paiements faciles de 9.99 $ sont la norme, et personne ne semble s’en soucier outre mesure.

Peu importe le but, peu importe le moyen, les états ont rarement le pouvoir de construire, occasionnellement le pouvoir de maintenir, et souvent le pouvoir de détruire. Comment peut-on alors vivre dans des sociétés qui accordent autant d’importance à l’intervention étatique ?

Malgré sa raison, l’homme aime par-dessus tout croire. Peut-on lui reprocher de se laisser séduire par les belles promesses d’un monde meilleur? Je ne pense pas. Il faut avoir foi en l’avenir si l’on veut l’améliorer. Rêver n’est pas un problème et n’en sera jamais un.

Mais peut-on lui reprocher de mettre de côté sa rationalité et d’être prêt à écraser la liberté d’autrui sous prétexte qu’après, tout va être merveilleux, que son rêve est meilleur que celui du voisin? Certainement. L’idée que la fin justifie les moyens est d’une moralité toxique. D’autant plus qu’en observant notre histoire, la fin n’est jamais rose quand on parle de donner du pouvoir sur les hommes à des hommes. À ce jour, un des seuls domaines où la planification centrale a donné l’intégralité des résultats escomptés, c’est la mort à grande échelle.

La méthode Bastiat, toujours utile?

Bastiat était un grand éducateur, trouvant des façons inusitées et percutantes pour passer ses messages. La puissance des moyens de communication d’aujourd’hui permet une diffusion sans pareil des idées. Je ne saurais probablement pas qui était Bastiat sans Internet, et je crois que nous sommes plusieurs dans cette situation.

Les innovations ne sont pas instantanées et on leur oppose toujours résistance. Mais une bonne idée, qui se traduit en résultats concrets, finit toujours un jour ou l’autre par percer. Malgré ces jours sombres pour le libre marché, le commerce mondial est à un niveau sans précédent et la globalisation a dépassé l’économie. Nous devenons de plus en plus une planète globale. L’être humain à l’autre bout du monde n’est plus qu’un simple contact d’affaire, c’est une connaissance, peut-être même un ami.

Cette mondialisation met en compétition les états pour attirer les citoyens et les entreprises. Leur capacité à influencer les sociétés et les échanges s’amenuise. Ça ne sera pas facile et ça n’arrivera pas dans l’espace d’une journée. Il est crucial, et ce même lorsque personne n’écoute, de ne jamais abandonner ce rêve de monde libre. La liberté est de plus en plus réelle sur cette terre. C’est tout ce qui importe.