Pourquoi la Grèce brûle-t-elle ?

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Takis Michas, le 15 décembre 2008 - Lorsque le parti conservateur grec "Nouvelle Démocratie" est arrivé au pouvoir en mars 2004, il avait promis trois choses : "réinventer" l'Etat, éliminer la corruption et initier une réforme nécessaire dans l'éducation. Force est de constater que quatre ans plus tard la situation n'a pas changé : l'Etat demeure un instrument pour accorder avantages et faveurs, la corruption dans le secteur public est toujours endémique et toutes les tentatives de réforme de l'éducation ont avorté. C'est dans ce contexte que les émeutes ont éclaté la semaine dernière en Grèce. L'image de carte postale d'une Grèce pays des plages ensoleillées et de gens sympathiques a volé en éclat, révélant un pays déchiré par les conflits sociaux, brûlant par la haine et la violence gratuite.

L'événement qui a mis le feu aux poudres et initié les émeutes a été le meurtre - dans des circonstances qui demeurent peu claires - d'un garçon de quinze ans par un policier samedi 6 décembre, près du quartier d'Exarchia à Athènes, un lieu de rencontre populaire pour les étudiants de gauche et les anarchistes. Deux agents de police ont été arrêtés et inculpés pour le meurtre du garçon. Il faut rappeler ici qu'une formation de mauvaise qualité, le manque de motivation et des salaires faibles rendent les forces de police notoirement incompétentes, et donc susceptibles de causer de tels drames. En ce sens, la police partage le malaise du reste du secteur public en Grèce. La seule différence est que ses membres portent des armes.

La mort du garçon a rapidement entraîné des manifestations en masse, pour la plupart pacifiques, des élèves et étudiants grecs contre le meurtre de leur camarade. Ces lèves et étudiants en ont aussi assez d'un système éducatif très centralisé qui leur impose du "par cœur" et qui empêche l'innovation et la créativité.

Mais les manifestations ont rapidement dégénéré pour se transformer en émeutes. Des groupes d'anarchistes masqués ont initié un déchaînement de mises à sac, d'incendies et de vandalisme dans Athènes, Thessalonique et d'autres grandes villes de Grèce.

Contrairement aux émeutes dans les banlieues de France il y a trois ans, les événements en Grèce se sont distingués par le fait que l'Etat et les forces de polices sont restés totalement en retrait des scènes d'émeutes. La société civile a été laissée seule et sans arme face aux attaques violentes par des hordes de prédateurs. Le mardi soir, une des pires nuits d'émeutes, plus de 400 magasins ont été attaqués à Athènes : certains mis à feu, d'autres pillés et sérieusement endommagés. Des événements similaires se sont déroulés dans d'autres grandes villes.

Tout cela a pu se passer sans que les forces de l'ordre ne réagissent, assistant passivement au désastre qui se déroulait sous leurs yeux. Ces forces de l'ordre suivaient les ordres explicites de leurs ordonnateurs politiques, consistant à garder une "posture défensive", signifiant en effet qu'ils n'allaient pas tenter d'empêcher ce déchaînement de destruction.

Quiconque a assisté à cette scène absurde pourrait presque conclure à un accord secret entre le gouvernement et les émeutiers !

L'Etat a justifié sa passivité en soutenant que toute tentative d'arrêter le vandalisme aurait entraîné des victimes. En même temps, pour calmer les propriétaires enragés des magasins brûlés ou saccagés qui ont vu tous leurs espoirs d'une saison de Noël rentable s'envoler, l'Etat a promis de compenser les dommages causés par les émeutiers - avec l'argent des contribuables.

Antonis Papayanidis, ancien rédacteur en chef du quotidien conservateur Eleftheros Tipos a pu noter : "Ce dont nous sommes témoin aujourd'hui est la totale abdication de l'Etat grec en matière de responsabilité"..."à la fois au moment du meurtre et ensuite lors des émeutes".

La passivité du gouvernement face à la disparition de la loi et de l'ordre dans les rues ne reflète pas simplement une mauvaise gestion de la crise ou une simple incompétence, bien que ces deux éléments expliquent beaucoup. A un niveau plus profond, l'échec du gouvernement conservateur à répondre de manière ferme traduit aussi sa défaite dans la bataille des idées, et en particulier auprès des jeunes.

L'abdication en matière de responsabilité a été en partie le résultat de l'abandon par le parti Nouvelle Démocratie des valeurs telles que le respect de l'état de droit et de la propriété. Sous la direction du Premier Ministre Costas Karamanlis, le parti a au cours des années explicitement rejeté les discours fondés sur de quelconques valeurs, préférant se tourner vers un pragmatisme de girouette.

La confusion idéologique du gouvernement est telle que la nuit de grandes violences la seule critique que le Ministre de l'Intérieur Prokopis Pavlopoulos pouvait lancer aux pillards était qu'ils ne faisaient là que suivre leur idiotelis stochous (leurs intérêts propres). Le philosophe Adam Smith, qui expliquait comment la recherche par chacun de ses intérêts propres dans un système de marché permettait la prospérité, devait se retourner dans sa tombe : voilà qu'on expliquait par la même hypothèse la destruction des magasins !

Pire a été la déclaration du porte-parole de la police nationale, Panagiotis Stathis, expliquant l'inaction des autorités : "La violence ne peut être combattue par la violence". En disant cela il mettait sur un pied d'égalité la violence exercée par les autorités pour défendre l'ordre avec la violence de ceux qui essaient de le détruire.

Au delà des émeutes, la Grèce connaît une crise des valeurs. Le pragmatisme-roi a fait prospérer la corruption des élites comme celle des esprits.

Takis Michas est journaliste au Eleftherotypia et chercheur au Centre pour les études de libéralisme classique d'Athènes. Cet article est adapté d'une parution au Wall Street Journal.