Concours Bastiat : essais des gagnants

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Le 11 décembre 2008 - Nous commençons à publier aujourd'hui les essais du Concours Bastiat. Le sujet à traiter était : "La pensée de Frédéric Bastiat : quelles leçons pour le monde d’aujourd’hui ?". Bien sûr l'actualité de la crise donnait l'opportunité de multiples cas d'analyse. Beaucoup de participants ont fait l'effort d'écrire dans une langue qui n'est pas leur langue natale et nous avons fait des corrections de français à la marge. Nous proposons aujourd'hui l'essai arrivé en cinquième position, de Fredrick Segerfeldt de Suède :

700 milliards de dollars de sauvetage au secteur financier américain, nationalisation des banques en Europe et des demandes pour encore plus de subventions de l’industrie automobile de Detroit. Bref, une crise extistentielle du capitalisme, suivie par des appels au retour de l’étatisme d’anciennes époques.

Ce sont des évènements qui ont laissé leurs empreintes sur cette année. Qu’en dirait Frédéric Bastiat, s’il vivait toujours ?

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Un jour lors d'un entretien d’emploi, l'employeur potentiel m’a posé la question suivante : quel est l’écrivain libéral qui vous a le plus influencé ? Je n’étais pas préparé à la question, et je me suis mis en trente secondes au projet de feuilleter l’histoire libérale des derniers siècles pour trouver la réponse. John Locke n’a jamais pu motiver l’existence des droits de l’homme sans Dieu ; John Stuart Mill était plutôt social-démocrate ; Adam Smith : je ne l’avais jamais lu ; Ayn Rand était une romancière fascinante mais le niveau de sa philosophie ne dépasse pas celui d’un lycéen ; Robert Nozick avait le même problème que Locke ; après la chute du mur de Berlin, Friedrich von Hayek ne me semblait plus aussi pertinent qu’auparavant. En plus, il n’est pas très agréable à lire.

Je me suis alors décidé à lire Milton Friedman, un choix classique et pas du tout controversé dans les cercles libéraux. Il a combiné l’excellence d’un Prix Nobel avec un talent pédagogique extraordinaire.

Mais, à ma surprise, ou plutôt malgré moi, le nom qui est sorti de ma bouche, après cette réflexion brève mais honnête, a été Frédéric Bastiat. Je n’étais pas seulement étonné, j’avais aussi un peu honte, parce que l’impression que j’avais de Bastiat, ou plutôt que je croyais qu’il fallait avoir, c’était qu’il était pamphlétaire et polémiste, plutôt qu’un véritable intellectuel comme les libéraux mentionés ci-dessus, qui sont parmi ceux que la plupart des libéraux présentéraient comme leurs influences préférées avec de fierté.

Après l’entretien (je doute que mon choix d’intellectuel préféré n’ait pas été la raison principale pour laquelle on ne m'a pas offert le poste en question), j’ai fait une réflexion plus longue sur Bastiat. Et j’ai été obligé de constater que j’avais dit la vérité. C’est un don très rare de pouvoir combiner l’humour et la satire agréables et des connaissances profondes du sujet que l’on traite. Bastiat en était le maître, comme un témoin du fait qu’il n’est pas nécessaire d’être ennuyeux pour être sérieux. Il n’y pas d’intellectuels contemporains qui tiennent la comparaison avec Bastiat. (P.J. O’Rourke est le seul nom qui me vient en tête. Certes, il est amusant, mais il n’arrive pas au niveau intellectuel de Bastiat.)

En plus, pendant la contemplation sur Bastiat, je me suis rendu compte que le livre libéral auquel je pense le plus souvent, et qui m’a aussi donné le plus de plaisir, c’est en fait Ce que on voit, et ce que on ne voit pas.

Jamais, ni avant ni après, n’ai-je tant apprecié des reflexions sur des thèmes compliqués, présentés d’une manière aussi drôle qu’élégante et illuminante. Ce problème si difficile à surmonter pour des libéraux, l’ignorance économique de l’opinion publique, Bastiat le traite mieux que personne. Il démontre comment beaucoup d’idées sur le fonctionnement économique sont fausses et qu’en réalité beaucoup de perceptions populaires du thème sont erronées.

L’histoire la plus connue du livre, c’est le sophisme de la vitre brisée. Bastiat démontre qu’économiquement, contrairement à la vision populaire, ce n’est pas une bonne idée de briser une vitre pour créer du travail pour l’industrie vitrière. Car chaque action économique a un coût d’opportunité. Le temps et les ressources utilisés pour remplacer la vitre pourraient être consacrés à autre chose, laquelle, à cause du brisement de la vitre, ne sera pas faite.

En outre, dans son classique, La Pétition des fabricants de chandelles, Bastiat montre à quel niveau les intérêts spéciaux sont ridicules dans ses demandes de protection contre la concurrence internationale. Le menace étrangère contre laquelle l’industrie de l'éclairage demande de l’aide de l’Etat, c’est en fait le soleil.

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Si seulement Bastiat vivait aujourd’hui. Il pourrait dire que la faillite des banques, des salaires de millions de dollars de ses directeurs et des gens qui ne peuvent plus payer ses hypothèques, c’est ce qu’on voit.

Et il pourrait dire que ce qu’on ne voit pas, c’est le contrôle politique des ces instituts financiers paraétatiques, Freddie Mac et Fanny Mae. On ne voit pas les milliards de dollars des contribuables que ces instituts ont reçus en subventions pour pouvoir donner des prêts aux gens qui ne pouvaient pas en avoir sur le marché financier régulier (et, comme nous avons tous vu, pour de bonnes raisons). On ne voit pas que d’autres banques ont été obligées par l’administration Clinton d’augmenter leurs prêts aux ménages à faible revenu, malgré que chaque personne intelligente qui y avait jeté un coup d’oeil aurait pu constater que ces gens-là n’allaient pas pouvoir payer ses dettes sans une augmentation ininterrompue des prix des biens immobiliers. On ne voit ni les 126 349 de dollars que Barrack Obama a reçus de Freddie Mac et Fannie Mae, ni que le « chef de cabinet «   désigné d’Obama, M. Rahm Emmanuel, a fait parti du conseil d’administration de Freddie Mac.

Bastiat appellerait peut-être ce dévéloppement un jeu des pyramides, créé par l’Etat. Il expliquerait aussi que la banque centrale américaine, pour des raisons politiques, a défini un taux d’intérêt trop bas, contribuant au gonflement de la bulle financière. Plus sûrement, il raconterait que les 700 milliards de dollar du plan de sauvetage du ministre des finances américain, Henry Paulson, auraît pu être utilisés pour autre chose, par exemple pour une baisse des impôts.

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Des libéraux, d’une attitude critique envers le pouvoir publique, appellent souvent la démocratie, sans les bons mécanismes de contrôle et la division du pouvoir, la tyrannie de la majorité. Mais la démocratie peut également être la tyrannie des intérêts spéciaux.Bastiat était un maître dans l’art de ridiculiser ces intérêts spéciaux, qui cherchent toujours des avantages au dépens des contribuables ou des consommateurs. Il a appellé cela cette grande fiction à travers laquelle tout le monde s'efforce de vivre aux dépens de tout le monde.

L’industrie automobile américaine, avec son centre à Detroit dans le nord du moyen-ouest du pays, se trouve dans une situation très précaire. Les « trois grands », Ford, General Motors et Chrysler, pour beaucoup d’américains le coeur de la fierté industrielle des Etats-Unis, voire des symboles nationaux, perdent des milliards de dollars chaque année. Les coûts des pensions et des assurances de soins médicaux de son effectif (actuel et passé) pèsent lourdement sur le dos d’une industrie qui souffre déjà d’une surcapacité mondiale et d’une concurrence internationale féroce. Et les américains ne produisent ni les meilleures voitures, ni les meilleurs marchés. Tous les trois grands sont en fait menacés par la faillite.

Partiellement pour cela, « Detroit » a déjà reçu 25 milliards de dollars en subventions pour des investissements dans la recherche et la production de voitures qui consomment moins de carburant par kilomètre. Mais l’industrie en veut davantage et elle demande maintenant encore d’aide des contribuables. Avec un Président de la république de gauche du nord du moyen-ouest avec des liens étroits avec les syndicats, et une majorité démocratique stable au congrès, il ne semble pas du tout incroyable que davantage de milliards seront versés envers ces industries anachroniques.

Si Bastiat vivait encore, il expliquerait que chaque dollar en route vers Detroit est payé par les 99 pourcent des Américains qui ne travaillent pas dans l’industrie automobile. Il raconterait mieux que personne que les 250 millions de dollar, dépenses par « les trois grands » en lobbying ces dix dernières années, ne devraient pas être transformés en milliards de subventions. Il pourrait dire que ce n’est pas une loi de la nature qu’il y ait une industrie automobile aux Etats-Unis, sans laquelle le pays probablement se porterait mieux.

Bastiat a joué un rôle important non seulement pendant son époque ; il a aussi influencé la pensée des personnalités plus ou moins contemporaines comme Margaret Thatcher, Ronald Reagan et Friedrich von Hayek. Il était un communicateur d’un talent extraordinaire. Imaginez ce qu’il pourrait faire avec la technologie de communication moderne. Nous, les libéraux, auriont notre propre Michael Moore, mais un Michael Moore honnête. Il est clair qu'il nous manque. En particulier en ces temps-ci, pour expliquer que la situation actuelle est une crise de l’étatisme plutôt que du capitalisme.

Fredrick Segerfeldt, Suède