La planche à billets

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Steve Hanke, le 8 décembre 2008 - Aux Etats-Unis en octobre, l’indice des prix producteurs a perdu 2.8%, soit sa chute la plus importante sur un mois depuis que le Département du Travail introduisit cette mesure statistique en 1947. En même temps l’indice des prix à la consommation a baissé de 1%. Il n’est donc pas étonnant que tout le monde parle de déflation aux Etats-Unis. Le fait que le rendement des bonds du Trésor US à cinq ans sans ajustement de l’inflation est de 2% alors que le rendement des autres titres du Trésor à cinq ans et offrant une protection contre l’inflation est de 2,4% implique que le marché anticipe que l’inflation moyenne annuelle soit négative : - 0,4%.

C’est une prévision objective, fondée sur les anticipations de marché, mais je suspecte qu’elle soit fausse. Bien sûr le fait que l’économie sorte de cette période d’effets de levier excessifs a déchaîné des forces déflationnistes. Cependant, la Federal Reserve a placé sa « pompe à monnaie » en suractivité et on voit ainsi mal comment la déflation pourra faire les gros titres durant les prochains mois, voire même les prochaines années. Les titres du Trésor américain indexés sur l’inflation restent une bonne affaire.

La déflation n’est pas le souci de tout le monde cependant. Les malheureux citoyens du Zimbabwe sont piégés dans la première hyperinflation du 21ème siècle. En mars 2007 le taux d’inflation du Zimbabwe passait la barre des 50 % par mois, soit le seuil pour définir une « hyperinflation » et équivalent à 12 875% d’inflation par an. Depuis lors, les choses ont très largement empiré.

La cause de l’hyperinflation est un Etat qui force la Banque Centrale du Zimbabwe à imprimer de l’argent. L’Etat finance ses dépenses en émettant de la dette que la Banque Centrale du Zimbabwe doit acheter avec de nouveaux dollars zimbabwéens. Il faut observer que la banque « produit » par ailleurs des emplois, payés en réalité par chaque Zimbabwéen utilisant la monnaie. Entre 2001 et 2007 le personnel de la Banque centrale a ainsi crû de 120% (passant de 618 employés à 1360), soit l’augmentation la plus importante au monde dans une banque centrale. Et pourtant la Banque n’est toujours pas capable de produire des données fiables et dans des délais normaux.

Les dernières statistiques officielles sur l’inflation, pour le mois juillet, sont totalement dépassées. Celle de l’offre de monnaie sont même pires : les derniers chiffres datent de janvier 2008 – autant dire de l’histoire ancienne.

En l’absence de chiffres officiels de qualité, j’ai développé mon propre indiced’hyperinflation pour le Zimbabwe. Je le dérive de données de prix de marchés à partir de janvier 2007. L’indice nous indique que l’inflation annuelle au Zimbabwe a récemment atteint un niveau record de 80 milliards % par mois. Par an, cette hyperinflation se lit comme suit : 65 suivis de … 107 zéros. Pour avoir une idée plus parlante, cela représente une inflation de 98% par jour. Les prix doublent toutes les 24, 7 heures. Les magasins n’acceptent tout simplement plus les dollars zimbabwéens.

Où cela place-t-il le Zimbabwe dans le livre des records de l’hyperinflation ? Les épisodes de véritable hyperinflation sont rares. Ils se déroulent uniquement lorsque l’offre de monnaie a été nourrie par une planche à billet libérée de toute contrainte. Il faut noter que le monde n’a connu aucune hyperinflation quand la monnaie était basée sur ou convertible en une marchandise. La première hyperinflation a sûrement eu lieu durant la Révolution française. Il y a eu 28 autres hyperinflations avant celle du Zimbabwe et toutes ont eu lieu au 20ème siècle.

Les Etats-Unis n’en ont connu aucune. Ils ne sont pas passés loin lors de la guerre de révolution. Le niveau le plus haut était alors atteint en novembre 1779 avec un taux de 47,4%. Durant la Guerre Civile des dollars étaient émis pour financer la guerre, et l’inflation atteint un sommet en mars 1864 avec un taux mensuel de 40%.

Le tableau ci-dessous montre les six hyperinflations les pires de l’histoire du monde. L’épisode célèbre de l’Allemagne de Weimar n’arrive qu’à la quatrième place. Il est même très loin derrière l’expérience yougoslave sous Slobodan Milosevic. Robert Mugabe a dépassé son collègue Milosevic et pourrait bientôt établir un nouveau record du monde, pour l’instant détenu par la Hongrie. En fait au rythme actuel, il devrait obtenir son record du monde d’ici à un peu plus d’un mois.

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Beaucoup de commentateurs estiment que cela permettra enfin de faire vaciller la dictature de Mugabe, vieille de 28 ans. Malheureusement, il ne vaut mieux pas compter dessus. L’hyperinflation yougoslave a atteint son apogée en janvier 1994 mais les Yougoslaves ont subi presque sept années d’inflation après cela, jusqu’à ce que Milosevic concède la défaite après les élections de septembre 2000. Il y a donc fort à parier que Mugabe s’accroche au pouvoir, à moins que son âge avancé (84 ans) ou un assassinat politique ne viennent perturber ses plans. Quand aux USA, il faut s’attendre au retour proche d’une inflation beaucoup moins modérée.

Steve Hanke est professeur d’économie appliquée à l’Université John Hopkins à baltimore USA et analyste au Cato Institute. Cet article est paru originellement dans la revue Forbes.