L'Islam et l'Occident : le mythe du "péril vert"

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Leon Hadar le 24 novembre 2008 - Les attaques du 11 septembre 2001 et la « guerre contre la terreur » qui a suivi ont fourni une opportunité à l’establishment américain de la politique extérieure, qui souffrait du Syndrome de l’Absence d’Ennemi depuis la fin de la guerre froide, de se trouver un nouvel ogre. C’est l’Islam radical, ou le « Péril Vert », un terme que j’utilisais il y a quinze ans dans un article dans Foreign Affairs, au printemps 1993. Je remettais alors en question le paradigme du clash des civilisations de Samuel Huntington, qui prédisait que l’Occident et l’Islam engageraient une lutte longue et sanglante autour du contrôle du Moyen-Orient, y compris autour de ses ressources pétrolières.

Les idéologues néoconservateurs qui ont pris d’assaut l’appareil de la politique extérieure de George W. Bush ont embrassé l’idée de Huntington d’une confrontation entre l’Islam et l’Occident. Ils la voient comme un façon de justifier la puissance militaire américaine pour établir une hégémonie américaine au Moyen-Orient tout en imposant les valeurs américaines, le soi-disant « agenda de la liberté », et ce pour régler le problème de la montée de « l’Islamofascisme », une créature à la Khomeini, armée d’une idéologie radicale, équipée d’armes nucléaires et brûlant de lancer un violent jihad contre la civilisation occidentale.

Selon ce dogme néoconservateur, que Bush a tenté d’appliquer en Mésopotamie, un Irak libre et démocratique deviendrait le modèle de réforme économique et politique dans le monde arabe et dans le Moyen-Orient plus large, et une série de révolutions presque pacifiques serait engagées des frontières islamiques de la Chine, à l’Iran, à la Syrie, au Liban, à la Palestine, jusqu’aux frontières des Balkans. Ainsi, suivant la chute de Saddam Hussein, les partisans de Bush, rappelant les changements spectaculaires en Europe de l’Est après la chute de l’URSS, s’attendaient à ce que les dominos de la démocratie tombent en Syrie et en Iran, tout en soutenant que la Révolution des Cèdres au Liban et l’élection prévue en Palestine reflétaient la nouvelle donne à venir.

En même temps, même des experts de politiques internationale plus progressistes comme le chroniqueur au New York Times, Thomas Friedman, critique de certains aspects de l’agenda néoconservateur, insistaient sur le fait que les Etats-Unis devaient lancer une importante campagne pour aider à moderniser, démocratiser, libéraliser, et séculariser le Moyen-Orient arabe et par extension tout le monde musulman, de préférence à travers la diplomatie et l’éducation, et en dernier ressort, par la force militaire.

En effet, sur fond d’implication américaine dans deux guerres majeures au Moyen-Orient et la position de plus en plus affirmée de l’Iran et de ses alliés régionaux, un consensus est en train d’évoluer au sein de la classe bavarde de Washington quant à l’obligation de lancer une campagne wilsonienne pour amener le Moyen-Orient à l’ère moderne, tout en éteignant l’Islam radical. L’échec de Washington à accomplir cette mission ne mettra pas simplement en danger Israël et les autres alliés moyen-orientaux : en effet, avec des prix de l’énergie qui ont pu atteindre des niveaux stratosphériques et qui ont nourri l’anxiété à Washington quant à l’accès aux ressources pétrolières du Golfe persique, la théorie du clash des civilisations a aussi pris une tournure géoéconomique. Imaginez qu’Ossama Ben Laden contrôle les ressources énergétiques aussi connues sous le terme de « pétrole arabe » et de les utiliser comme arme contre l’Occident !

Les nouveaux paradigmes de politique étrangère, comme les nouvelles religions ou les nouvelles idéologies politiques, sont produits par des entrepreneurs intellectuels qui espèrent gagner un statut auprès de ceux qui cherchent le pouvoir, et ainsi exercer une influence sur eux. En même temps, les politiciens font usage de ces visions du monde pour mobiliser le soutien de l’opinion publique. Ils mènent la nation, le peuple, ou une classe contre une menace extérieure qui met en jeu prétendument « nos » intérêts et valeurs. Dans cette perspective, le nouveau « monstre islamique » des néoconservateurs a très clairement servi les intérêts du Triangle de fer de Washington : les bureaucrates, les législateurs et les groupes d’intérêt. On peut y rajouter les acteurs étrangers qui ont fait pression pour un engagement croissant des Etats-Unis au Moyen-Orient.

Pour ce Triangle de Fer, la menace islamique – un peu à l’image du communisme pendant la guerre froide – permet d’exercer une pression en faveur d’une expansion des budgets vers la défense, les opérations secrètes, et les groupes d’intérêt favoris du moment. Elle permet aussi à des acteurs étrangers tels que les israéliens, les indiens et les « nombreux …Stans » (Pakistan, Afghanistan…) de souligner leur rôle en tant que de substituts de Washington dans la région. En même temps, les intellectuels néoconservateurs et leurs brigades d’ « experts en terrorisme » ont un accès croissant au processus de décision étatique et aux médias, mais ont aussi récolté au passage des récompenses politiques et financières.

Le problème est que les paradigmes de politique extérieure sont des constructions intellectuelles qui reflètent l’imagination de leurs producteurs et les intérêts de leurs promoteurs, et pas nécessairement la réalité. Le résultat est que lorsque les politiques formées sur la base de tels cadres conceptuels sont mises en place, la réalité a tendance à nous rappeler à son bon souvenir. Ainsi durant la guerre froide l’idée d’un bloc communiste monolithique mené par l’URSS a rendu inévitable le fait que les USA confondent les intérêts nationaux qui conduisaient les politiques du Viet Nam, de la Chine et de Cuba avec les intérêts globaux de l’URSS : les résultats en termes de politique américaine furent désastreux. De même, après que l’URSS a disparu, les américains se sont rendus compte que l’effondrement du communisme n’avait pas déclenché une vague de liberté politique et économique dans l’ancien empire soviétique. La Hongrie, la Pologne et la Tchécoslovaquie ont reçu leur carte de membre au club occidental (reflétant leur culture politique européenne). Mais les autres républiques ou nations ont connu des systèmes politiquement autoritaires et économiquement centralisés. Seule la Russie semblait avoir choisi sa troisième voie de capitalisme d’Etat.

Durant les années 90 on discutait à Washington du défi auquel l’Occident faisait face : celui du nouveau modèle est asiatique, représenté par le Japon et les autres économies émergentes de la région. Parmi les champions de ce modèle on trouvait Lee Kwan Yew, le dirigeant de Singapour, et Samuel Huntington qui défendait l’idée d’une civilisation chinoise. Ils soutenaient que les valeurs confucéennes telles que la loyauté à l’égard de la famille, de l’entreprise, de la nation, la prévalence de la stabilité et de la prospérité sociales sur les intérêts et libertés personnels, et une forte éthique du travail et de l’épargne expliquent pourquoi les Asiatiques soutiennent des gouvernements autoritaires et le « bien-être collectif » plutôt que la démocratie et pourquoi les économies capitalistes dirigées par l’Etat réussissent mieux que les économies anglo-américaines. Mais la crise financière asiatique des années 1990 et les systèmes politiques et économiques de la région divergents avec d’un côté Taïwan et de l’autre Singapour ont sapé l’idée d’un modèle asiatique monolithique et à succès, bien que la montée spectaculaire de la Chine puisse l’avoir ravivé.

De manière similaire, le temps est venu de remettre en question la grande idée selon laquelle le Monde Musulman, ou le Moyen-Orient, ou encore le Monde Arabe – des termes qui semblent interchangeables dans mes médias américains – possède une culture économique et politique monolithique et unique qui le rend résistant aux effets de modernisation de l’Occident. Notons qu’ici encore une multitude d’étiquettes comprenant la démocratie, le capitalisme, la laïcité et le féminisme sont associées avec la modernité et l’occidentalisation.

Les partisans de cette idée suggèrent que seul un effort mené par l’Amérique pour « exporter » la démocratie à cette région du monde amènerait les réformes culturelle, politique et économique, rendant les Moyent-Orientaux/Arabes/Musulmans « plus comme nous ». « Nous » se réfère à un occident qui n’est en réalité pas non plus monolithique, qui comprend le Sud Profond américain où des législations racistes prédominaient jusque dans les années 1960, la Suisse où les femmes ont dû attendre 1971 pour avoir le droit de vote, le modèle anglo-saxon de capitalisme, le capitalisme social allemand, Las Vegas la libertine et Salt Lake City la prude, l’Europe du Nord qui « respecte les règles » et l’Europe du sud « infestée par la corruption ». Etc.

De là, une étude minutieuse de l’entité culturelle, politique et économique appelée l’Occident révèle des attitudes diverses et évolutives sur ce que signifie être un Occidental au 21ème siècle. Cela dépend largement des valeurs et des intérêts, des principes politiques, des confessions, de l’arrière plan ethnique, du statut économique et social, du genre, de l’éducation, de l’orientation sexuelle, et même des systèmes politiques et économiques que les citoyens choisissent sous certaines conditions environnementales et contextes historiques.

Le fait qu’il n’y a pas un occidental monodimensionnel rend plus facile à comprendre pourquoi un Arabe ou un Musulman monodimensionnel n’existe pas non plus – sauf dans les esprits jumeaux des islamistes radicaux qui promeuvent l’idéologie d’Al Qaeda et des occidentaux de la droite chrétienne qui poussent le dogme néoconservateur.

Quelle que soit la propagande de Washington à l’égard de la menace globale de « l’islamofascisme », il n’y a pas de fondations idéologiques communes qui unissent les divers courants des groupes influencés par l’Islam. Ces groupes très divergents incluent les mouvements nationalistes arabes Baathiste et Nassériste combinant les idéologies fasciste et socialiste importées d’Europe, la doctrine stricte du Wahhabisme de l’Arabie Saoudite, le dogme révolutionnaire et millénariste qui guide les dirigeants chiites en Iran et dans ses satellites au Moyen-Orient, la tradition laïque, républicaine et étatiste de la Turquie kémaliste, remise en question aujourd’hui par des partis islamiques modernistes, pro-marché et démocratiques qui veulent que la Turquie rejoigne l’Union Européenne, les sociétés tolérantes et multiculturelles de l’Indonésie et de Malaisie, les islamistes radicaux de l’Asie du sud et du centre, le Liban occidentalisé, multiethnique, multi religieux ou encore, le système islamique révolutionnaire strict et quelque peu bizarre de Mouammar Kadhafi en Libye.

De ce point de vue, le monde arabe ou le Moyen-Orient ou encore le Moyen-Orient Arabe est une mosaïque d’Etats-nations, de groupes ethniques, de sectes religieuses, de groupes tribaux, un méli-mélo d’idéologies politiques, de systèmes économiques et de cultures. Quelques uns de ces acteurs ont rejoint « l’âge moderne » et jouent un rôle actif dans la mondialisation, comme la Malaisie, l’Indonésie, la Turquie et les Emirats Arabes Unis. La plupart des autres sont clairement restés en marge des révolutions économiques et technologique. Le Soudan, la Mauritanie, la Bande de Gaza ou le Yémen. La plupart des Etats dominés par les islamistes se trouvent quelque part entre l’Egypte la Jordanie, l’Arabie Saoudite et la Lybie.

Il ne fait aucun doute que certaines parties du Moyen-Orient se « remarquent par leur inquiétant profil en matière d’économie et de mondialisation » comme Zacharie Karabell, un expert du Moyen-Orient et banquier d’investissement a pu l’écrire. Après tout, on s’attendrait à ce que la région, avec ses 350 millions de personnes, située à l’intersection de l’Europe, de l’Asie et de l’Afrique et renommée pour son patrimoine historique en tant que berceau de la civilisation comme pour ses ressources énergétiques, puisse être sur un pied d’égalité avec les autres économies émergentes. Son PIB représente plus de 900 milliards de dollars par an. Son taux de croissance économique est de 5 % par an.

La flambée récente des prix de l’énergie a profité à certaines parties de la région, en particulier les Etats pétroliers en plein essor dans le Golfe persique. Contrairement à l’explosion pétrolière des années 1970 ces Etats investissent désormais leurs profits dans la région, encourageant la croissance des marchés boursier et immobilier, et la construction d’une infrastructure économique qui aide les Emirats Arabes unis et d’autres Etats du Golfe à se transformer en centres mondiaux du commerce et de la finance, comme Singapour.

En même temps il y a des signes que les économies arabes qui ont été dirigées, pour nombre d’entre elles et pendant des décennies, par des dictateurs militaires, changent de cap vers la réforme de leur économie et les ouvre à l’investissement et au commerce avec l’extérieur. A travers les efforts de la France et du reste de l’Union Européenne, la création du club économique de l’Union pour la Méditerranée pourrait accélérer ce processus et encourager le retour des expatriés, y compris de nombreux professionnels et entrepreneurs.

D’une certaine manière, les puissances occidentales ont été responsables du fait que des dictatures militaires retardant les réformes économiques ont contrôlé les Etats-Nations du Moyen-Orient depuis si longtemps. La concurrence géostratégique entre puissances extérieures, particulièrement durant la guerre froide, a encouragé les USA et leurs alliés à exploiter des conflits régionaux comme le conflit arabo-israélien, et à fournir un soutien militaire et économique aux hommes forts locaux qui étaient censés servir les intérêts des extérieurs. Mais le temps est venu pour les puissances occidentales de concentrer leurs efforts à mettre un terme au conflit israélo-arabe, et de créer des incitations pour la région de manière à ce qu’elle s’ouvre à l’économie mondiale. Cela comprend libéraliser leurs économies, réduire les barrières tarifaires et encourager l’investissement étranger direct.

Si le libre échange n’est pas une panacée, il pourrait être une pierre d’angle pour un Moyen-Orient plus pacifique et prospère. Il pourrait encourager la montée d’une classe moyenne de professionnels ayant des valeurs plus en accord avec les idées et technologies modernes. Cet effort pourrait aussi aider à réduire la pauvreté et les inégalités économiques, et tout cela pourrait stimuler ce qu’Erik Gartzke, un économiste canadien décrit comme la « paix capitaliste ».

En effet, lorsque la mondialisation semble court-circuitée au Moyen-Orient il est important de se rappeler que la région était jadis un centre commercial mondial et que ses marchands – Syriens, Libanais, Juifs, Arméniens, Grecs et autres – ont aidé depuis longtemps à répandre la culture des affaires en méditerranée et à travers le monde. Le vieil Esprit du Levant pourrait être ravivé sous ces conditions d’une paix capitaliste et aider à faire passer le Moyen-Orient d’oublié de l’économie mondialisée à un de ses moteurs les plus dynamiques.

Leon Hadar est spécialiste de relations internationales au cato institute à Washington DC.