Biocarburants : l'impasse ?

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Virginie Doumax - le 17 novembre 2008. Suite aux émeutes qui ont éclaté début 2007 au Mexique, d’autres pays en développement tels que l’Egypte et Haïti ont été en début d’année le théâtre de manifestations contre la hausse des prix des biens alimentaires de base. Malgré les dénis des militants écologistes, de plus en plus de voix s’élèvent pour mettre en cause les biocarburants dans cette crise alimentaire. La voie des biocarburants est-elle donc une impasse ?

Pour répondre à cette question, il faut au préalable rappeler que les biocarburants tels que l’éthanol ou le biodiesel sont produits à partir de cultures alimentaires comme le maïs, le blé ou le colza. Leur principal avantage serait de se substituer aux carburants fossiles et de réduire ainsi les émissions de gaz à effet de serre. Si ce point est désormais soumis à controverse, leur production à grande échelle a donc été motivée en premier lieu par des enjeux environnementaux.

Cependant, les programmes ambitieux lancés aux USA et en UE ont également vocation à préserver le secteur agricole des pays développés. Les agriculteurs y constituent des lobbies puissants. Prétextant de se préoccuper de la protection de l’environnement, les Etats ont décidé de favoriser la production massive de biocarburants, un nouveau débouché pour les agriculteurs. En Europe par exemple, la PAC avait instauré la mise en jachère de certaines terres afin de remédier à la surproduction des denrées alimentaires. La possibilité de produire des biocarburants permet désormais de cultiver ces terres.

Mais cette volonté publique s’est heurtée à un problème de taille : le manque de rentabilité des biocarburants face au pétrole. Selon les études menées, les biocarburants sont rentables à partir d’un prix du baril supérieur à 50 ou 60 dollars. Les envolées récentes du prix du pétrole ont effacé temporairement ce problème, mais les autorités n’en ont pas moins instauré dès l’origine un système de subventionnement et de défiscalisation. Cela n’est guère étonnant, dans la mesure où les agriculteurs des pays riches vivent déjà des subventions accordées pour la production alimentaire. A titre d’illustration, la défiscalisation des cultures énergétiques se traduit en Europe par une réduction de la TIC (Taxe Intérieure de Consommation sur les Produits Energétiques) de l’ordre de 37 euros par hectolitre de bioéthanol. Ceci maintient ainsi le coût pour le producteur à un niveau faible. Le prix de vente des biocarburants devient ainsi artificiellement compétitif, attirant les consommateurs des pays développés, notamment aux USA.

La demande de biocarburants augmente alors fortement, entraînant une hausse des prix des cultures alimentaires. La Banque mondiale estime que les prix mondiaux ont été multipliés par 2,5 en moyenne entre 2000 et 2008. Le cas du maïs est éloquent. Cette céréale, ingrédient de base de l’éthanol mais aussi de la tortilla mexicaine, a vu son prix s’accroître considérablement au point de pousser les mexicains à manifester.

Ainsi, selon un récent rapport de la Banque mondiale, les subventions aux biocarburants auraient conduit à une hausse de 75% des prix des biens alimentaires. Même Jean Ziegler rapporteur pour le droit à l’alimentation aux Nations Unies a violemment critiqué les subventions aux biocarburants, dont la fabrication serait un « crime contre l’humanité ». Il s’en est aussi pris aux « marchés et aux spéculateurs ». Il est vrai que le double intérêt accordé aux cultures agricoles, productrices de biens alimentaires mais aussi d’énergie renouvelable, a attiré les intermédiaires et spéculateurs en tous genres, désireux de tirer parti de ce nouvel or vert.

Si les biocarburants devenaient le combustible du futur, la question qui se poserait alors est de savoir si le déséquilibre engendré par l’augmentation de la demande de biocarburants peut se résorber. La réponse pourrait être a priori positive, puisque la loi de l’offre et de la demande postule que l’augmentation des prix crée des opportunités de profit et incite les producteurs à accroître leur offre. Les quantités produites augmenteraient et les prix baisseraient. Cependant, dans ce cas très spécial, on constate en réalité que l’offre de biocarburants ne s’ajuste pas à la demande, maintenant la pression à la hausse sur les prix alimentaires.

La raison première en est que les pays développés sont pour l’instant dans l’incapacité de satisfaire la consommation domestique de biocarburants. En effet, les terres cultivables sont limitées, et leur expansion se heurte à des considérations écologiques liées à la conservation des espaces naturels. La solution serait donc d’importer des biocarburants, afin de satisfaire la demande émanant des pays riches. En effet, on a connaissance des programmes de biocarburants de l’UE et des USA, mais on ignore plus souvent que de nombreux PED sont également des producteurs d’agro-énergies. C’est le cas notamment du Brésil, de la Thaïlande et de l’Afrique du Sud.

Ces pays n’ont pas les contraintes d’espace des pays du nord et sont capables de compléter l’offre de biocarburants des pays développés. Malheureusement, ils ne peuvent accéder à leurs marchés en raison de droits de douane très élevés. USA et UE font obstacle aux importations des PED car ceux-ci produisent à des coûts inférieurs, mettant en péril les revenus des agriculteurs nord-américains et européens. Les barrières non tarifaires telles que les normes techniques sont également utilisées. Ces mesures fragmentent les marchés et empêchent les ajustements. Il est vrai que dans ces conditions, les pays pauvres pourraient accroître leur production alimentaire ; malheureusement ici encore, ces pays exercent un protectionnisme entre eux, empêchant les ajustements du marché alimentaire. Ainsi, les prix alimentaires ne peuvent baisser pour cause de protectionnisme.

Le couple subvention-protectionnisme semble encore avoir généré des distorsions dans les mécanismes de marché et les gouvernements se sont peut-être fourvoyés en s’engageant dans la filière des biocarburants. D’autant qu’il n’est pas du tout sûr que ceux-ci soient réellement « verts ». L’énergie du futur est peut-être à rechercher ailleurs…

Virgine Doumax est doctorante, chercheur au Centre d’Analyse Economique de l’université Paul Cézanne en France.