Crise alimentaire : abaisser les barrières

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Douglas Southgate, le 12 novembre 2008 - Après avoir atteint un pic en début d’année, les prix alimentaires sont retombés ces derniers mois. Néanmoins, les Nations Unis lancent un cri d’alarme : une autre crise alimentaire pourrait repousser plus de 100 millions d’êtres humains dans la pauvreté absolue.

Avec une démographie à la hausse et une augmentation des revenus entraînant une croissance de la consommation par tête, la nourriture doit-elle rester chère ? L’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture estime dans son dernier rapport la semaine dernière que près d’un milliard d’individus sont en sous nutrition. Sont-ils condamnés à rester des victimes de la faim ? La réponse est négative.

Pendant la deuxième moitié du 20° siècle, l’offre alimentaire a augmenté plus vite que la demande et les prix réels des céréales ont décliné de 75%. Parce que les céréales comptent pour plus de 60% du régime alimentaire d’un humain, les consommateurs ont ainsi peu à peu payé moins cher leur nourriture.

Aujourd’hui la croissance de la population connaît un ralentissement mais la demande croît toujours rapidement du fait de l’augmentation des revenus. En 2050 la demande alimentaire aura sans doute augmenté de 60 à 100 %. Si nous n’obtenons pas plus de denrées alimentaires à l’hectare ou si nous ne cultivons pas plus de terres, les prix réels alimentaires vont augmenter.

Il n’y avait donc rien d’inattendu dans l’augmentation actuelle de la demande alimentaire. Comme Jacques Diouf, le Directeur Général de l’Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture, l’a déclaré : « cela était prévisible et nous l’avions prédit ; on pouvait l’éviter mais le monde a échoué à l’éviter ».

Sauf que « le monde » n’est pas coupable ici. Ce sont les Etats qui sont coupables, en particulier dans les pays les plus pauvres qui ont érigé des barrières aux mouvements des denrées alimentaires, maintenant ainsi des prix élevés.

Seulement 15% du commerce africain se déroule au sein du continent. Les barrières commerciales des pays pauvres sont plus élevées en moyenne que celles des pays développés. Au sud du Sahara, le droit de douane moyen sur les importations agricoles est de 33,6 %. Par ailleurs, la sur-réglementation, la paperasserie, les attentes aux douanes et la corruption rendent la situation encore pire.

Puisque ces obstacles rendent aussi les intrants plus onéreux, les producteurs au niveau national se voient empêchés de répondre complètement à une demande alimentaire plus importante.

L’Ukraine est l’exemple typique d’un pays avec un potentiel agricole énorme qui reste très largement inexploité. Le simple fait de cultiver de manière plus efficace et d’utiliser de meilleurs intrants comme des fertilisants pourrait presque doubler les productions actuelles. Cela permettrait à l’Ukraine d’exporter 50 à 80 millions de tonnes supplémentaires de céréales par an. En termes d’équivalent-céréale, cela serait suffisant pour nourrir 100 millions d’individus en Inde.

L’Ukraine est si bien adaptée à la culture qu’elle était un leader mondial de l’agriculture dans les années 1880. Elle est devenue plus tard le grenier à grain de l’Union Soviétique et aujourd’hui elle reste un exportateur net. Mais les quotas à l’exportation et autres immixtions étatiques pour maintenir des prix nationaux bas empêchent en réalité les agriculteurs d’avoir l’incitation de cultiver plus.

De l’autre côté de la planète, on découvre le même type de potentiel gâché en Argentine. Cultiver 15 millions d’hectares au lieu des seuls 9 millions aujourd’hui pourrait générer 30 millions de tonnes de céréales à l’exportation chaque année, soit 60 millions de gens en Inde.

Mais ici aussi la production est restreinte par la politique, l’administration de Cristina Fernandez suivant la ligne tracée par les gouvernements précédents en utilisant toutes les tactiques possibles pour maintenir des « prix bas » artificiellement, quel qu’en soit le coût réel. En mars, les taxes à l’exportation sur plusieurs denrées ont été encore augmentées. Le soja, la denrée la plus exportée, est désormais taxée à 45%. Des décennies de telles politiques ont réduit la part de terres cultivées depuis le début des années 60.

La poursuite vaine de l’autosuffisance a mis de nombreux pays en difficulté aujourd’hui, en particulier ceux qui n’ont pas le large potentiel de l’Argentine ou de l’Ukraine.

Le Nigéria, le Sénégal et le Malawi poursuivent ce mirage, alors que d’autres pays en Afrique sub-saharienne se disent fiers d’être « autosuffisants » en matière alimentaire. Mais le résultat est que la consommation alimentaire par tête est très faible.

Les Etats veulent maintenir la nourriture à des prix intérieurs faibles, mais ne réalisent pas qu’en restreignant les exportations et en taxant les cultures, ils incitent les paysans à investir beaucoup moins et donc à produire beaucoup moins. Ainsi les prix augmentent pour tout le monde.

La réponse des Etats à la crise alimentaire a été très largement contreproductive : plus de 30 pays ont introduit des restrictions à l’exportation ou des interdictions pures et simples, entraînant une augmentation encore plus importante des prix alimentaires. Libérer le commerce et libérer les contraintes des paysans est le seul moyen de permettre une situation avantageuse pour les producteurs et les consommateurs partout sur la planète.

Douglas Southgate est Professeur d’économie du développement, d’économie agricole et d’économie de l’environnement à l’Université de l’Etat de l’Ohio aux Etats-Unis et l’auteur d’un rapport publié qui sera sous peu sur l’offre mondiale alimentaire.