Afghanistan : une guerre peut en cacher une autre

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Ted Galen Carpenter, le 10 novembre 2008 - En Afghanistan, les Etats-Unis (et leurs alliés) ont mené en réalité deux guerres. D’abord une campagne contre-insurrectionnelle contre les Talibans et Al-Qaïda. Ensuite une guerre pour éradiquer le commerce de l’opium. Jusqu’à récemment cette deuxième guerre n’était pas prioritaire. Les militaires américains avaient même tendance à résister aux pressions de Washington qui voulait que plus d’efforts soient fournis sur ce front de la guerre de la drogue. Les militaires avaient une très bonne raison : ils savaient que cela était contreproductif et que cela sapait la mission première consistant à réduire les talibans et Al-Qaïda.

Quand on parle d’éradiquer l’opium en Afghanistan, il faut bien comprendre le contexte. Pour ceux qui mènent une guerre contre la drogue, l’Afghanistan représente le front principal. En effet, l’Afghanistan fournit près de 90% de l’offre mondiale d’héroïne avec son pavot. Le commerce de la drogue pour l’Afghanistan est ainsi d’une importance capitale. Il représente au moins un tiers du Produit Intérieur Brut du pays. Les dernières estimations des Nations-Unies chiffrent à 509 000 le nombre de familles afghanes qui seraient impliquées dans la culture du pavot ou d’autres aspects du commerce de la drogue. Si l’on considèrait que ces familles sont de type « nucléaire » (parents enfants), cela représenterait déjà 14% de la population. Mais étant donné la nature en réalité « étendue » de la famille en Afghanistan, on peut alors estimer à 35 % la population afghane impliquée directement ou indirectement dans le commerce de la drogue.

Ainsi lorsqu’on demande au gouvernement Karzaï de mener une guerre contre la drogue pour éradiquer le commerce de l’opium, c’est un peu comme demander au Japon d’éradiquer son industrie automobile et électronique. Il y a peu de chances que cela passe auprès des dirigeants politiques comme de la population.

Bien sûr les avocats d’une position ferme sur cette question invoquent le fait qu’une partie de l’argent de ce commerce finit dans les poches des talibans et d’Al-Qaïda. Cela est parfaitement vrai. Mais la plus grande partie de l’argent finit dans les poches de seigneurs de la guerre pro-Karzaï, et aussi bien sûr dans celle de beaucoup de paysans ordinaires qui vivent de ce commerce. Il est évident qu’ils ne voient pas d’un très bon œil tout effort entrepris pour réduire leur niveau de vie. Il y a donc logiquement des risques dans toute politique à l’égard de la drogue. Les pressions de Washington pour éradiquer les cultures de pavot signifient donc s’attaquer de front à de nombreuses familles paysannes afghanes.

C’est une stratégie extrêmement risquée, dont on voit déjà les effets pervers. Les populations, en particulier dans les provinces du sud d’Helmand et de Kandahar, semblent désormais revenir en arrière pour soutenir les talibans, à cause des mesures antidrogues. Il faut savoir que nombre des puissants dans les régions soutenaient les talibans jusqu’à l’invasion menée par les Etats-Unis en automne 2001. A cette époque ils changèrent de camp, ce qui tend à démontrer que leur loyauté a toujours été quelque peu suspecte. Nous avons donc des informations comme quoi nombre d’entre eux reviennent encore sur leurs alliances.

La dure réalité est que la coalition menée par les Etats-Unis a besoin à la fois des seigneurs de la guerre et de la population comme sources d’information. Les seigneurs de la guerre représentent même un allié militaire contre les talibans et Al-Qaïda. La guerre contre la drogue apparaît ainsi comme contre-productive. La coalition doit garder sa priorité : réduire les talibans et Al-Qaïda. Il ne sera jamais possible pour la coalition de gagner cette guerre contre le retour d’un régime liberticide, si elle persiste à vouloir mener simultanément une guerre contre la drogue.

Ted Carpenter est vice-président du département Etudes sur la défense et la politique extérieure, du Cato Institute à Washington DC.