Maurice : pas d’investissement viable sans épargne

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Eric Ng Ping Cheun - le 3 novembre 2008. A Maurice, on dit que la crise financière mondiale frappera principalement les industries du textile et du tourisme qui représentent 15% du produit intérieur brut (PIB). Ce ralentissement de l’économie mauricienne, qui est une éventualité probable en 2009, sera provoqué par des facteurs réels sous forme de chute des exportations et des arrivées touristiques.

Le ministre mauricien des finances, Rama Sithanen, semble être disposé à mobiliser tous les moyens afin de répondre à ces chocs externes. Une relance budgétaire, si elle est bien ciblée et orientée vers une stimulation de la productivité, peut aider à éviter une récession. En revanche, en abaissant son taux directeur d’un demi-point le 31 octobre dernier, la Banque de Maurice a pris le risque de provoquer un choc à l’économie.

A l’heure actuelle, la crise financière est en train de créer des dommages collatéraux dans deux secteurs de l’économie mauricienne : le marché boursier et le marché de l’immobilier. Tous deux sont des marchés d’actifs qui reposent sur la croyance commune selon laquelle ils maintiendraient leur tendance haussière quoi qu’il arrive à l’économie réelle. C’est une erreur.

Si l’indice principal de la bourse de Port Louis, le SEMDEX, a perdu 20% depuis la déclaration de faillite de Lehman Brothers, il s’est effondré de 37% par rapport à son point culminant de février 2008. Bien que les cours des actifs de premier ordre reflètent leurs valeurs fondamentales, les actionnaires préfèrent convertir leurs actifs en espèces. Pour leur part, de nombreux propriétaires restent encore convaincus que l’immobilier est la seule valeur sûre de la vie économique. Toutefois, ils ont poussé les prix de l’immobilier si haut (jusqu’à trois fois la valeur d’origine), que ceux-ci ne peuvent que chuter à mesure que les nouveaux acheteurs sur le marché se font rares.

L’augmentation substantielle des prix des biens immobiliers et des biens d’équipement a été alimentée par des taux d’intérêt réels négatifs. L’économie mauricienne a été soutenue par l’essor de l’investissement dans les secteurs les plus capitalistiques, à savoir l’industrie de construction. Selon le Bureau Central des Statistiques, le taux de 11,3% de croissance réelle de l’investissement privé estimé pour cette année « devrait être principalement attribuable à l’investissement élevé dans la construction de bureaux et de bâtiments commerciaux, d’hôtels et des projets de développement intégré de loisirs et du tourisme (Integrated Resort Scheme, IRS)».

Le risque réel pour l’économie mauricienne réside dans le fait que ces excès se propagent à mesure que les promoteurs immobiliers réalisent que leurs projets d’investissement étaient excessivement ambitieux. Des projets qui ont été financés par l’expansion du crédit au moment où les agents n’étaient pas disposés à sacrifier leur consommation et à augmenter leur épargne volontaire. Les entrepreneurs agissent comme si les ménages avaient augmenté leur épargne quand ces derniers ne l’ont pas fait en réalité. En effet en 2008, l’épargne nationale brute a augmenté seulement de 3,3% contre une croissance du PIB de 12,2% et à un taux inférieur à celui de l’inflation (6,3%). Ce déficit de l’épargne par rapport à l’investissement risque malheureusement de se maintenir pour la quatrième année consécutive.

Or l’investissement de la société ne peut excéder son épargne volontaire pendant de longues périodes. Aucune société ne peut durablement générer du développement économique en gonflant les investissements par le biais de l'expansion du crédit sans que celle-ci soit soutenue par une croissance parallèle de l'épargne volontaire. Tout niveau d’investissement qui dépasse celui de l’épargne se traduira par une mauvaise affectation des ressources épargnées par le pays et au final par une crise économique.

La mauvaise allocation des ressources a été encouragée par une croissance incontrôlée de la masse monétaire à mesure que les crédits ont été octroyés à un taux inférieur au taux d’intérêt naturel, celui qui équilibre l’épargne volontaire et la demande du capital. De 1991 à 2006, la masse monétaire M2 faite de billets de banque et de dépôts s’est accrue à un taux moyen de 13% par an, augmentant ainsi six fois. Entre mars 2000 et janvier 2004, le taux d’intérêt sur l’épargne a été continuellement réduit de 9 à 4%.

La théorie autrichienne du cycle économique nous enseigne que la récession est déclenchée par une pénurie de l’épargne, c’est-à-dire une insuffisance de l’épargne nécessaire pour mener à terme les investissements à forte intensité de capital lancée par erreur. Les emprunteurs qui ont investi dans des immobilisations à long terme des projets seront appelés à assainir leur bilan.

Dans ses déclarations publiques, le ministre mauricien des Finances considère la récession comme le reflet d’une baisse de la demande de produits ou de travail, qui peut être corrigée par l’augmentation des dépenses. Selon ce point de vue, commun à la fois aux keynésiens et aux monétaristes, l’injection de plus de liquidités dans l'économie permettrait d'éviter une récession. Mais une telle politique pourrait reporter la nécessaire liquidation des investissements peu judicieux. Au lieu de cela, le gouvernement devrait redonner la priorité des dépenses aux entreprises saines qui peuvent se restructurer et qui ont un potentiel de rendement sur capital immobilisé supérieur au coût moyen pondéré du capital.

Les banques mauriciennes doivent être extrêmement prudentes en ce qui concerne la qualité du crédit. Elles peuvent subir de larges pertes sur les prêts immobiliers surtout que les crédits à la construction ont enregistré une croissance annuelle de 34% au mois d’août dernier. La Banque de Maurice peut répondre à la flambée des prix de l'immobilier à l'aide de la réglementation ; pas par la politique monétaire, mais avec un resserrement des normes du crédit hypothécaire.

Eric Ng Ping Cheun est économiste et dirige le cabinet Pluriconseil à Maurice.