Crise de (mauvaise) foi

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Emmanuel Martin - le 31 octobre 2008. La foi dans le marché a disparu : la crise actuelle, c’est la crise du capitalisme, du libéralisme, et du laissez-faire. Voilà un fait solidement établi pour la plupart des intellectuels, médias et hommes politiques. On crie haro sur les marchés et les spéculateurs, oubliant un peu vite que la responsabilité de la crise se trouve peut-être aussi – et sans doute surtout – du côté du politique. Une petite omission donc. Ou un acte de mauvaise foi et de propagande, au prétexte duquel on engage des mesures qui vont accroître encore le pouvoir du politique – qui n’avait pas miraculeusement disparu, loin de là. La semaine dernière a été ainsi bien remplie en professions de mauvaise foi.

L’ancien Premier Ministre français Michel Rocard, interviewé par Le Temps en Suisse, déclarait sereinement qu’il était dommage que l’économiste Milton Friedman, Prix Nobel 1976, soit déjà mort car on aurait pu le traîner devant la Cour Pénale Internationale pour crime contre l’humanité (c'est-à-dire pour avoir défendu le libéralisme). Pardonnons à M. Rocard cet acte de bravoure intellectuelle (son « accusé » aura du mal à lui répondre), mais rappelons-lui que Friedman est le père de la règle monétaire du k%, dont le respect aurait permis d’éviter cette crise…

Le Président français Nicolas Sarkozy a de son côté prôné un « retour du politique » car « l’idéologie de la dictature des marchés et de l’impuissance publique est morte ». Le grand démocrate Hugo Chavez n’a d’ailleurs pas tardé à féliciter le « camarade Sarkozy ». C’est un signe. Dans son précédent grand discours il y a un mois le Président « qui voulait dire la vérité au français jusqu’au bout » ne leur avait dit en fait qu’à moitié. En cachant les responsabilités publiques dans cette crise, le Président français a engagé son pays dans une voie périlleuse. Le Président, qu’on disait libéral il y a encore quelques mois, aurait changé de foi, pragmatisme oblige.

Mais la plus grande surprise vient sans doute du « désarroi » de l’ancien directeur de la Federal Reserve américaine, en charge de la politique monétaire de la première puissance mondiale. Sa foi dans le marché en aurait pris elle aussi un sérieux coup. Interrogé sur ses responsabilités dans la crise, il s’est dit surpris que les acteurs des marchés ne se soient pas bien comportés face à sa politique monétaire explicitement laxiste ! M. Greenspan avait visiblement oublié que sa politique monétaire pouvait effectivement changer les incitations des acteurs...

Face à ce qui ressemble fortement à de la mauvaise foi de propagande il est urgent que les gens s’informent sur l’origine véritable de cette crise. Bien sûr les acteurs de la finance ont agi de manière irresponsable. Personne ne le conteste. Les risques ont été éludés. La question est de savoir, d’où vient la source de cette irresponsabilité ? On trouve au moins deux réponses ici.

- Politique monétaire américaine d’argent gratuit (avec des taux d’intérêt réels négatifs) entre 2002 et 2005 pour « stimuler » l’économie, annonce de la part de la Fed qu’en cas de bulle financière la Fed assurerait la casse (comprenez : « profits privatisés, pertes mutualisées ! »), puis remontée subite et importante des taux (étouffant les emprunteurs à taux variables). La Fed est devenue une faiseuse de bulles !

- Politique sociale américaine consistant à permettre à des ménages modestes d’avoir accès à la propriété en forçant les banques à accepter des dossiers de crédit tangents par le biais du Community Reinvestment Act, et en forçant les organismes hybrides (entre public et privé) de refinancement hypothécaires Fannie Mae et Freddie Mac, à garantir des prêts hypothécaires de plus en plus risqués (avec des objectifs très précis du Housing and Urban Development Department en termes de ménages modestes à couvrir). Des représentants au Congrès faisaient encore pression en début d’année pour que les ratios prudentiels de Fannie et Freddie soient abaissés !

La crise actuelle trouve donc son origine avant tout dans le dopage de l’économie par le politique, dopage qui repose sur des « faux droits » (droit à l’argent gratuit, droit au crédit) qui ne peuvent mener qu’au désordre social, comme l’expliquait fort bien l’économiste Jacques Rueff. La « refondation du capitalisme » passera donc d’abord par sa dépolitisation et la remise de la responsabilité en son centre. Il s’agira aussi de stopper la crise de mauvaise foi dans les sphères politiques.

Emmanuel Martin est analyste sur UnMondeLibre.org.