Un schisme salutaire en Afrique du Sud ?

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Tony Leon - le 24 octobre 2008. Quand Nelson Mandela fût libéré en 1990, après 27 ans d’emprisonnement il déclara lors de son premier discours : « je suis un membre loyal et discipliné de l’ANC. Je suis donc en accord complet avec tous ses objectifs, stratégies et tactiques ». Son statut d’icône permit de maintenir l’ANC depuis, celle-ci passant d’un mouvement de libération à un gouvernement démocratique électoralement imprenable. Or, lunité de l’ANC s’est encore effritée la semaine dernière.

L’ancien délégué national Mosioa Lekota s’est d’abord vu suspendu du parti, après qu’il a déclaré que l’ANC s’était éloigné de ses principes fondateurs. Puis Mbhazima Shilowa, ancien premier ministre de la province la plus riche d’Afrique du Sud, Gauteng, a démissionné du parti. Tous deux ont déclaré qu’ils appelleraient à une convention nationale le mois prochain, dans le but de former un nouveau parti d’opposition.

Cette rupture spectaculaire au sein du véritable Béhémoth qui règne en Afrique du Sud, raflant près de 70% des votes en 2004, gouvernant les neuf provinces du pays, et dirigeant toutes ses grandes villes à l’exception d’une seule, crée un espoir que le système politique sclérosé de mon pays soit bientôt rajeuni.

L’origine de ce mécontentement date de décembre dernier quand Thabo Mbeki a été délogé de la présidence du parti par le populiste Jacob Zuma ou même plus tôt, en 2005, quand Zuma perdait son poste de Président adjoint pour cause d’implication dans une affaire de corruption.

L’éjection du tout-puissant Mbeki de la Présidence le mois dernier a entraîné une désaffection qui pourrait mener à une reconfiguration de la politique sud africaine, qui était jusqu’à présent largement le fait d’un parti, l’ANC. Lekota et Shilowa sont tous deux des alliés clés de Mbeki et si ce dernier n’a pas encore signalé son soutien au parti naissant, d’autres figures de l’ANC qui ont quitté le gouvernement en solidarité avec Mbeki pourraient les rejoindre.

Ayant mené le plus grand parti d’opposition, l’Alliance Démocratique (Democratic Alliance), aux élections législatives en 1999 et 2004 j’ai pu observer de près l’ANC au pouvoir. Malgré les origines fortement anti-apartheid de mon parti, des politiques en faveur des pauvres et un programme politique libéral, l’ANC nous appelait « la parti blanc », faisant référence à ma couleur de peau. Cela a permis à l’Alliance Démocratique de progresser au sein des minorités, mais cela nous a privé d’une quelconque part significative du vote noir, majoritaire. La mobilisation autour du thème de la race permettait à l’ANC d’assurer ses majorités écrasantes. En invoquant la solidarité ethnique et la lutte anti-apartheid, Mbeki parvenait à réunir un électorat têtu, à la composition de plus en plus contradictoire (allant des paysans aux millionnaires noirs).

Si un nouveau parti est formé, au moins la « carte de la race » ne pourra plus être jouée contre lui. En plus de récupérer le thème de la lutte anti-apartheid, chaque parti pourra essayer de surpasser l’autre dans sa loyauté envers le cœur de l’ANC. Contrairement aux schismes précédents qui ont pu avoir lieu durant les presque cent années d’existence de l’ANC, cette rupture n’est ni purement idéologique ni tribale. Shilowa par exemple s’est éloigné de ses racines syndicalistes ; lui et sa puissante femme ont amassé des fortunes grâce à des accords dirigés par le gouvernement autour de la question du « black empowerment » (les droits et l’autonomie des noirs). Zuma et ceux qui restent dans le gouvernement ANC sont entourés de riches hommes d’affaires, y-compris d’anciens politiciens tels que Tokyo Sexwale et Cyril Ramaphosa qui se sont tous deux brouillés avec Mbeki. Ensuite, le critère ethnique étant largement inexistant, les deux camps trouveront un soutien dans toutes les tribus.

Plus inquiétante est l’attitude de certains activistes et dissidents. Certains des partisans de Zuma, particulièrement ses alliés dans la Ligue des Jeunes de l’ANC, ont annoncé qu’ils pourraient « tuer pour Zuma ». Le secrétaire général de l’ANC, Gwede Mantashe, a qualifié des membres de la magistrature de « contre-révolutionnaires ». D’autres se sentent humiliés par l’éviction brutale de Mbeki et de ses partisans, et supportent mal leur exclusion du pouvoir. Il est heureux qu’ils souhaitent regagner une influence par les urnes. Mais la terre sud-africaine est restée hostile aux nouveaux venus de l’opposition.

Pourtant, cela pourrait se révéler être la division politique post-apartheid la plus significative pour le pays, et pourrait rendre le résultat des élections d’avril moins prévisible. Avec une combinaison ou une coalition, l’ancienne et la nouvelle opposition pourraient facilement prendre le contrôle des trois provinces les plus importantes : le Gauteng, le KwaZulu-Natal et le Cap-Ouest. Une augmentation du nombre des membres de l’opposition au Parlement est aussi possible.

La majorité écrasante de l’ANC aux trois élections passées a permis au pays de garder l’apparence de démocratie multipartite tout en privant le Parlement d’un quelque rôle. A maints égards, l’Afrique du Sud a commencé à ressembler à l’Etat d’un seul parti, Etat dans lequel les décisions majeures sont prises par le chef du parti en question, et non par l’Assemblée nationale. Une combinaison élargie des forces d’opposition, sur une base ethnique plus diverse, pourrait significativement aider à redonner du sens et du contenu à une démocratie sud-africaine vitale mais boiteuse.

Tony Leon est membre du Parlement sud-africainet a dirigé le parti Democratic Alliance de 1999 à 2007.