La Géorgie, championne des réformes

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Emmanuel Martin*- le 20 octobre 2008. Quoi qu’on ait pu penser de l’intervention militaire géorgienne contre la province séparatiste d’Ossétie du Sud en août dernier, il faut noter le courage de la Géorgie en matière économique. Et ce d’autant que le turbulent voisin russe qui cherche à remettre au pas ses anciennes provinces, est revenu vers un modèle économique désuet, centralisé et nationalisé. La Géorgie est donc un exemple en matière de réformes ; des réformes qui ont lui ont permis de profiter d’une croissance d’au moins 9% l’an depuis quatre ans, et de voir ses exportations et ses investissements exploser.

La Géorgie a parcouru un chemin difficile. Peu avant l’écroulement du géant soviétique en 1991, la Géorgie gagne son indépendance et place ses espoirs en Zviad Gamsakhourdia, élu démocratiquement mais qui alimentera, par son nationalisme exacerbé, une guerre civile avec d’autres ex-provinces soviétiques (l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud) qui réclament aussi leurs indépendances (de l’URSS mais aussi de la nouvelle république géorgienne). Après la fuite du pseudo-démocrate, Edouard Chevardnadze, ancien ministre des affaires étrangères soviétique, est élu et règne pendant une décennie sur le petit pays. Si le nouveau Président avait été un des instigateurs de la Perestroïka – le vent de réformes soviétiques sous Gorbatchev, il n’a malheureusement pas su être à la hauteur de la tâche en Géorgie. Gangrenée par la corruption, la Géorgie stagne et les réformes se font attendre.

Avec la révolution des roses, l’actuel président, Mikhail Saakashvili, est porté au pouvoir et entame des réformes. Le nouveau président s’entoure d’hommes qui ont soif de changement. L’homme d’affaires et biologiste Kakha Bendukidze, qui a fait fortune en Russie, revient dans ses terres natales en 2004 et y est nommé Ministre de l’économie, puis Ministre chargé de la coordination des réformes et désormais chef de la Chancellerie. M. Bendukidze est aussi un intellectuel à ses heures. Il a une vision des processus économiques inspirée de la biologie qui est très proche de l’économie évolutionniste et institutionnelle. Il a compris que les privatisations nécessitent des institutions de marché et ne peuvent se faire dans le vide institutionnel. Il est sans doute l’homme de la transformation de la Géorgie. Avec son arrivée, les réformes ne se font alors pas attendre.

La Géorgie est ainsi un des rares pays à avoir annoncé un processus de libéralisation unilatérale de ses échanges internationaux. Elle ne connaît pas de quotas sur les importations ou les exportations. Les droits de douanes ainsi que le nombre de différents taux ont été considérablement réduits. Alors qu’avant les réformes le pays comptait pas moins de 16 taux de droits de douane allant jusqu’à 35%, il n’y a désormais plus que 3 taux de 0%, 5%, et 12%, ces deux derniers taux positifs ne touchant que certaines denrées agricoles et certains matériaux de construction. Le taux effectif de protection est ainsi l’un des plus bas au monde : 0.62% et les droits de douanes ne représentent que 0.3% du PIB de ce petit pays. Les barrières non-tarifaires telles que les restrictions techniques sont inexistantes. Entre 2005 et 2007 le nombre de jours pour les démarches d’importation ou d’exportation est passé de 52 à 4 (pour les exportations) et de 54 à 5 jours (pour les importations). Depuis le début des réformes le commerce international a été multiplié par 4.

Du côté de la fiscalité, les progrès ont été remarquables dans le sens d’une simplicité et d’une lisibilité fiscale. Le pays est passé de 22 à 6 taxes : impôt sur le revenu personnel, impôt sur les bénéfices des sociétés, la TVA, la taxe foncière, les droits de douanes et l’octroi. Les prélèvements sur les salaires sont passés de 40 % en 2004 à 25% deux ans plus tard. Les revenus des capitaux ne sont pas imposés. Le pays a adopté une flat tax (impôt proportionnel) sur les revenus. Grâce à ces réformes, l’effet « Laffer » a joué à plein : les revenus de l’impôt ont augmenté de 80% entre 2005 et 2007.

Les réformes ont aussi porté sur la facilité à démarrer une entreprise. Les démarches administratives pour démarrer une entreprise (documents officiels, autorisations) sont faisables en une journée. Le changement de propriétaire d’un bien immobilier peut être désormais enregistré en deux heures alors qu’il était d’un mois auparavant. Le nombre d’autorisations administratives est passé de 950 à 144. Les contrats de travail ont été très assouplis pour diminuer le coût du licenciement, et donc aussi en réalité le coût de… l’embauche, ce qui permet de créer de l’emploi.

Du côté des finances publiques, le mot d’ordre est « responsabilisation ». Quand on connait la situation dans certains pays, l’exemple géorgien tient du rêve : l’excédent fiscal est obligatoire (le déficit public est donc interdit !). Le pays dispose désormais d’un ciblage explicite de l’inflation, et le président de la Banque Centrale est personnellement responsable devant le parlement en cas d’inflation trop élevée. Le recul spectaculaire de la corruption (qui touchait en particulier la police) par des mesures draconiennes et le maintien de l’état de droit ont permis d’instaurer un environnement transparent et stable, sur lequel il a été possible d’opérer sainement et avec succès la privatisation des aéroports, des ports, de l’électricité, de la distribution du gaz, et des terres agricoles.

La guerre aurait pu être un prétexte important pour fermer le pays et stopper les réformes. C’est d’ailleurs généralement un alibi politique pour réduire la liberté économique d’une nation, comme l’a bien démontré l’historien Robert Higgs. Mais cela n’a pas été le cas ici. La Géorgie travaille de manière acharnée à être un exemple de développement économique.

Emmanuel Martin est analyste sur UnMondeLibre.org.

*Une partie de cet article repose sur des données offertes lors d’une conférence du Ministre Bendukidze au Cato Institute en mai dernier.