Le business de l'aide au développement

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Le 15 octobre 2008 - Voilà un livre qui n’est plus tout récent mais qui a le mérite de décortiquer avec force détails les mécanismes de ce qu’il est convenu d’appeler « l’industrie de l’aide ». Dans son ouvrage « Lords of Poverty, the power, prestige, and corruption of the international aid business » (1989 Atlantic Monthly Press - traduit en français sous le titre « Les Nababs de la Pauvreté »), Graham Hancock brosse un portrait décapant de cette industrie, dans les années 70 et 80, et prend le risque de jeter un pavé dans la marre : non l’aide au développement telle qu’elle est pratiquée en réalité n’est pas forcément « morale ». Bien au contraire. Une position qui pourra en choquer plus d’un, mais qui est très bien argumentée dans le livre, dont la lecture donne parfois la nausée. S’il n’est évidemment pas certain que certaines critiques formulées par Hancock soient toujours d’actualité (on l’espère !), cet ouvrage constitue au moins un bon repère d’histoire.

Si l’auteur ne ménage pas ses critiques à l’égard d’organisations caritatives privées, sa cible principale, ce sont les organisations officielles, nationales ou internationales.

Les premières présentent déjà de graves défauts. La « pub » pour l’aide faisait recette dans les années 80 (on se souvient de la famine en Ethiopie) et certaines organisations en ont profité pour récolter énormément de fonds, mais n’en n’ont pas redistribué beaucoup, comme « The Hunger project ». Même quand ces organisations sont sincères, elles font face au double défi d’évaluer correctement les besoins des pauvres à aider, et de répondre à ces besoins avec rapidité et efficacité. C’était visiblement très rarement le cas. Entre des réfrigérateurs américains alimentés au 110 volts et livrés en Somalie où le courant est du 220 volts, ces montagnes de laxatifs ou de médicaments pour aider à la digestion envoyés dans des camps de gens faméliques, ou des camions du Band Aid achetés d’occasion et qui tombent en pièces sur les routes du Soudan, voilà des exemples de petites « erreurs » (Il y a évidemment beaucoup plus important comme erreur : les « éléphants blancs » financés cette fois-ci par les organisations internationales, du type barrages qui ne fonctionnent pas, ont engloutis des milliards de dollars… et des villages entiers). Se pose en plus le problème de la coordination entre organisations différentes qui peuvent se « marcher sur les pieds », ne pas coordonner leurs actions, voire se faire concurrence. De plus, elles prennent généralement des décisions sans égard à ce que peuvent bien penser leurs « clients », les pauvres, tout en utilisant des images (choquantes) de ces derniers, de manière à toucher la conscience des occidentaux prompts à mettre la main au porte-monnaie. Exit la dignité. Pour autant, il est vrai que le business privé de l’aide reste marginal – et donc peu efficace, tant les concurrents du public ont investi le terrain.

Car l’aspect le plus intéressant de cet ouvrage est sans doute la peinture sans fioriture qu’offre l’auteur de ces agences de ministères ou (à l’époque) de la CEE, mais surtout de ces organisations internationales au grand cœur qui forment la grande famille des Nations Unies (Programme des Nations Unies pour le Développement, la FAO, le Programme Alimentaire Mondial, l’Organisation Mondiale de la Santé, l’UNICEF, l’UNESCO) ou ces organisations qui ont « tout compris » telles la Banque mondiale ou le Fonds Monétaire International. Les personnels de des grands spécialistes du développement sont aussi spécialistes des cocktails, dîners copieux, et pour les plus chanceux déplacements en limousine dans les rues de Washington DC ou New York. L’auteur offre une analyse intéressante des « modes intellectuelles » qui animent ces organisations. On passe de la préconisation de la planification à celle du marché, de celle du développement de l’industrie à celle du développement de l’agriculture ; on promeut la grande entreprise, puis, retour en arrière, la petite entreprise... Les pages sur l’ajustement structurel sont instructives. En effet, vouloir désétatiser pour mettre l’activité économique entre les mains du marché suppose qu’il y ait les institutions de marché au préalable ! Un marché ne peut émerger du néant institutionnel. Réduire certains budgets « sociaux » est peut-être une bonne chose dans l’absolu - là où le marché peut prendre le relais, mais sous le régime de Mobutu par exemple ce ne peut être qu’une catastrophe. D’autant que les économies auraient dû logiquement toucher en premier lieu le budget en… voitures de luxe, châteaux en France et villas sur la Côte d’Azur du dictateur.

Le problème de l’aide au développement est en fait typique d’une bureaucratie, une bureaucratie d’intermédiaires entre les donateurs occidentaux et les pauvres potentiellement récipiendaires. Cette bureaucratie n’a en fait plus grand-chose de philanthropique. D’ailleurs dès le départ, si on se réfère à quelques textes officiels américains par exemple, l’idée derrière l’établissement d’organismes d’aide est de créer des marchés pour les entreprises américaines. C’est une très bonne chose dans l’absolu, mais on peut alors difficilement y accoler l’adjectif de « désintéressé » ou de « philanthropique ». Le voyage dans cette bureaucratie, dans cette « aristocratie de l’aide au développement » n’est pas des plus heureux. Pour un bon nombre de ces fonctionnaires internationaux grassement payés, le sort des pauvres n’est visiblement pas la priorité numéro un. Il faut dire que les salaires mirobolants, les expertises à 100.000 $, les avantages sociaux et les voyages en première classe rendent nauséabond le fait de côtoyer effectivement les pauvres. Mais ces avantages en tous genres expliquent qu’au fil des années les agences, les programmes se soient multipliés, générant ainsi des monstres bureaucratiques au fonctionnement anti-démocratique.

D’ailleurs plutôt que d’embaucher des locaux qui ont les qualifications et en plus la connaissance du terrain, ces organisations préfèrent faire travailler des expatriés payés jusqu’à 50 fois plus. Il faut dire que prendre en compte l’avis des locaux ou des pauvres en général, n’est pas non plus la tasse de thé de ces organisations dont le paternalisme arrogant a permis de planifier méthodiquement la ruine de la vie de millions de gens ou des catastrophes écologiques comme au Brésil. C’est que cette bureaucratie a ses clients, d’un côté comme de l’autre. Du côté occidental, les entreprises se bousculent pour vendre à ces projets d’aide ; généralement au dessus du prix de marché – philanthropie oblige. Des villages au milieu du désert se retrouvent ainsi avec des technologies automatisées et informatisées qui nécessitent un maintien technique requérant des compétences qu’on ne trouve peut-être même pas dans le pays. Il est vrai que les projets ne sont pas étudiés correctement, car il faut prêter « gros et vite », sans trop se poser de questions. Logique typique d’une bureaucratie : on plus on dépense, au plus les crédits seront augmentés ! L’efficacité se mesure à la dépense… Du côté des clients dans les pays récipiendaires, l’aide a permis le développement de la kleptocratie à tous les étages : corruption dans les villages, mais surtout à la tête de l’Etat (le cas de Baby Doc en Haïti est éclairant mais malheureusement loin d’être unique comme on le sait). Et même l’aide alimentaire, souvent considérée comme véritablement nécessaire et « inoffensive », a en fait contribué à ce que les dirigeants n’ait même plus à se préoccuper du sort de leurs populations et encore moins à leur rendre des comptes, éloignant d’autant la perspective d’une instauration de l’état de droit : irresponsabilité, non respect des droits de l’homme … voilà quelques effets pervers de la philanthropie organisée.

L’analyse économique de la bureaucratie et la théorie du Public Choice donnent les clefs pour comprendre pourquoi depuis trois générations, « l’aide n’aide pas », comme pouvait le conclure l’auteur à l'époque.

Emmanuel Martin