Marché du travail marocain : les réformes indispensables à la lutte contre la pauvreté

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Hicham El Moussaoui, le 6 octobre 2008 - Récemment, le gouvernement marocain a annoncé une augmentation de 10%, étalée sur deux ans (2008 et 2009), du Salaire minimum interprofessionnel garanti (SMIG). A l’image des autres réglementations protégeant les travailleurs, cette décision est présentée comme un moyen de lutte contre la pauvreté. Malheureusement, la richesse ne se décrète pas. Si les gens sont pauvres, c’est parce qu’ils sont peu qualifiés et qu’ils n’accèdent pas à des emplois mieux rémunérés. La véritable solution à l’amélioration du niveau de vie passe par une meilleure qualité de la formation du capital humain et des mécanismes de sa mobilisation, ce qui implique dans les deux cas une réforme du marché du travail au Maroc.

Réduire le poids de l'embauche du secteur public
Selon la Banque Mondiale, le marché de travail marocain est dominé par le secteur public. Les diplômés universitaires préfèrent renoncer aux offres du secteur privé et attendre jusqu'à quatre ans pour obtenir un poste de fonctionnaire garantissant un emploi à vie et des avantages sociaux non négligeables. En effet, un fonctionnaire obtiendra un salaire de 1,5 à deux fois supérieur à celui qu’obtiendrait un travailleur du secteur privé. Cela crée un effet d’éviction du secteur privé dans la mesure où cela incite les établissements de formation à continuer de « produire » des fonctionnaires, ce qui crée une distorsion majeure dans le sens où les besoins en ressources humaines du secteur privé ne sont pas pris en considération. En témoigne la pénurie actuelle en termes d’ingénieurs et de techniciens dans l’offshoring, ce qui menace d’éroder la compétitivité et l’attractivité du Maroc, notamment en matière d’investissements directs étrangers.

Si la réforme de l’éducation piétine depuis des décennies au Maroc c'est parce que les besoins en compétences de la part des entreprises ne sont pas pris en compte. En conséquence, la réforme du système d’enseignement est indissociable de celle du marché de travail. Cette dernière devrait réduire sinon supprimer les privilèges des employés du secteur public par rapport au secteur privé pour les mêmes activités, de manière à supprimer les distortions. Un marché du travail fonctionnant de manière concurrentielle permettra d’allouer le capital humain aux activités les plus propices à la croissance. Cela permettra de réaliser des gains de productivité, c’est-à-dire une amélioration de la quantité produite par chaque travailleur, ce qui conduira naturellement à une hausse des revenus des entreprises et des travailleurs. Ce surplus de richesse permettra aux employeurs d’investir davantage et aux travailleurs d’avoir plus de pouvoir d’achat améliorant ainsi leur niveau de vie. La lutte contre la pauvreté passe donc par l’augmentation de la productivité du travail.

Assouplir les procédures d’embauche et de licenciement

Le Maroc dispose d’une réglementation du marché du travail plutôt restrictive. Ainsi, l’indice de rigidité de l’emploi, qui mesure les contraintes qui pèsent sur l’embauche, est de 63% au Maroc (Doing Business 2008), soit l’indice le plus élevé dans la région MENA. De même, le Maroc détient le troisième coût de licenciement le plus élevé dans la région (85 semaines de salaire). Des mauvaises performances dues aux rigidités crées par les réglementations lesquelles découragent les employeurs d’embaucher de nouveaux travailleurs. Par ailleurs, en voulant sécuriser les emplois, ces réglementations ont donné à ceux qui se trouvent à l’intérieur d’une entreprise un fort pouvoir de négociation, et donc créé des barrières à l’entrée pour les nouveaux demandeurs d’emploi. Dans ce contexte de réglementation très stricte sur l’embauche et le licenciement, les employeurs marocains recourent souvent aux relations personnelles afin de minimiser, grâce à un maximum d’information sur le candidat, les risques associés à l’embauche - une pratique qui ne fait que consolider les inégalités et des exclusions en termes d’accès à l’emploi. Ainsi, l’assouplissement des réglementations contraignantes de licenciement (notamment pour motif économique) permettrait aux entreprises marocaines de s’adapter aux variations de leur activité économique, ce qui réduira leurs réticences au moment d’embaucher de nouveaux travailleurs tout en augmentant la productivité de leur entreprise. Cela conduira à plus de croissance et de consommation, et donc moins de chômage et de pauvreté.

Le salaire minimum : le risque pour les jeunes

Au Maroc, les jeunes (15-24 ans) constituent la tranche d’âge la plus touchée par le chômage et donc par la pauvreté. Un salaire minimum élevé accroît le coût d’embauche pour un employeur, ce qui le conduit à réduire ses possibilités d’embaucher. Par conséquent, ces jeunes, souvent non qualifiés et très peu expérimentés, seront incapables de décrocher un emploi, car les employeurs jugeront non rentable de les embaucher. Mais s'ils avaient la possibilité d'accepter un salaire moins élevé, peut-être réussiraient-ils à être embauchés. Certes, ils débuteraient avec un salaire faible, mais ils acquerraient l'expérience et l'expertise nécessaires pour négocier plus tard de meilleurs salaires.

Décentraliser le salaire minimum

Par ailleurs, le mécanisme de fixation des salaires minimum est fortement centralisé au Maroc. C’est l’Etat qui, après avis consultatif de la commission centrale des prix, en fixe le niveau par voie réglementaire. Ce mode centralisé pose problème dans le sens où les augmentations du salaire minimum sont répercutées sur les prix à la consommation, ce qui conduira à revendiquer de nouvelles revalorisations salariales qui affecteront à leur tour les prix, et ainsi de suite. Cette spirale inflationniste va à l’encontre de la sauvegarde du pouvoir d’achat des travailleurs.

Enfin, des régions du pays très diverses en termes de niveau de vie ne peuvent censément avoir le même niveau de salaire minimum. Imposer aux entrepreneurs des zones les plus pauvres le même salaire minimum que les zones les plus riches les empêchera d'embaucher, de faire croître leur entreprise et de contribuer au développement local.

Une lutte efficace contre la pauvreté ne se décrète pas en fixant des prix. La loi peut toujours obliger un employeur à verser un salaire plus généreux ou à ne pas licencier, mais elle ne peut pas l’obliger à embaucher. C'est justement en réduisant les coûts d'embauche et de licenciement qu'on permettra plus d'entreprises, plus d'embauches, ce qui conduira rapidement à des salaires plus élevés.

Hicham El Moussaoui est docteur-chercheur en économie, chroniqueur sur UnMondeLibre.org.