Comprendre l'économie, enfin !

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Jacob Arfwedson - Le 29 septembre 2008. Il est rare de trouver un ouvrage qui donne envie d’apprendre ce qu’est la science économique. Lorsque j’étais étudiant, je prenais des cours d’économie sous différents aspects : et les professeurs n’avaient de cesse de nous enseigner que le marché, si tant est qu’il existe, ne fonctionne pas. Et s’il fonctionne, il engendre soit de la pauvreté (mauvais) soit trop de richesses (pire encore).

Le récent ouvrage de Pierre Lemieux* devrait donc être un manuel obligatoire pour les universitaires enseignant l’économie, tant pour leurs étudiants que pour eux-mêmes. Le livre paraît à un moment on ne peut plus propice, au vu des inepties répandues partout sur le fonctionnement des marchés, notamment financiers.

Pierre Lemieux a le don que l’on souhaiterait à l’ensemble du corps enseignant, universitaire ou autre, à savoir la capacité d’expliquer en termes simples ce que signifient l’échange, la propriété, le capital et le travail. C’est là la valeur ajoutée de son texte. Comme Milton Friedman dans les années 1960, il expose – sans recourir à l’économétrie, ni à des calculs opaques – comment la science économique est nécessaire pour comprendre le monde actuel. Et ceci à la fois d’un point de vue égoïste et altruiste – ces concepts sont d’ailleurs expliqués de manière lumineuse. A cet égard, l’analyse économique proposée laisse pessimiste quant aux ressorts de l’action de la classe politique.

Son exposé a le grand mérite de procéder par étapes, pour rendre progressivement l’intelligence de l’économie politique, lisible même pour le néophyte : du concept de coût d’opportunité (fondement de toute réflexion économique), en passant par les théories de la demande et de l’offre (y compris au niveau politique), l’auteur revoit et corrige de nombreuses fausses idées qui polluent le langage courant, et surtout celui de nos gouvernants. Des externalités, positives ou négatives, jusqu’à l’analyse du marché politique, Lemieux nous fait découvrir l’essence de la pensée économique, à l’aide d’exemples concrets et d’anecdotes souvent croustillantes.

La leçon ultime concerne sans doute le rôle de l’individu et de ses choix, quel que soit le contexte institutionnel qui l’entoure. L’analyse subjectiviste, ainsi que l’apport de l’économie autrichienne à cet égard, reste étrangement absente dans le regard des médias sur l’action publique. Pourtant, chacun, particulier ou homme politique, cherche en réalité à maximiser son utilité ; et ceci reste vrai même si aucun gain purement matériel n’est en vue. Le calcul économique implique nécessairement des choix – et donc par définition le fait d’écarter une chose pour une autre, sous quelque forme que ce soit. On parle du fait de « discriminer », sans d’ailleurs que cela revête une dimension péjorative. En réalité, discriminer (dans ce sens de choisir) est un fait permanent et inhérent de la condition humaine.

Chaque fois que nous choisissons une activité, un produit, un service ou de consacrer une heure au travail plutôt que pour le loisir, le fait de discriminer est à l’œuvre. C’est l’essence pratique du concept fondamental de coût d’opportunité qui régit notre comportement au quotidien : si je consacre 15 € à acheter de l’essence, je ne pourrai pas les utiliser pour acheter de la nourriture.

La différence entre l’entrepreneur et l’homme politique ou le bureaucrate est que le premier paie pour les ambitions des derniers (alors que l’inverse n’est pas vrai). Ainsi, il ne faut pas trop reprocher à nos gouvernants leur ignorance en matière d’économie politique : ils vont le plus souvent considérer le marché à la lumière de leur expérience de comment fonctionne leur propre environnement - qui est politique. Contre le jeu à somme nulle des politiques et bureaucrates – je gagne un siège (ou un budget) alors que mon opposant le perd – il faut opposer un apprentissage de l’économie fondamentale : on ne saurait dépenser ce que l’on n’a pas d’abord produit. Lorsque nos gouvernants s’obstinent – et notamment face à la crise financière actuelle – à penser qu’ils sont omniscients à l’égard des marchés, Pierre Lemieux rappelle que « l’économique n’est pas une sphère distincte du politique ». Les idées qui se cachent derrière les politiques économiques ont bien des conséquences pratiques.

S’il est vrai qu’il appartient au politique de fixer les règles du jeu, le marché sera toujours capable de répondre aux incitations (bonnes ou mauvaises) du législateur. Et quand bien même on voudrait incriminer l’appât du gain pour expliquer la débâcle récente du monde financier, il reste que les politiques ont une part importante de responsabilité dans cette crise, en ayant fixé des règles du jeu aux incitations perverses (en matière de politique monétaire ou en matière de stimulation de l’accès à la propriété).

Comme dit l’auteur en conclusion, « la politique n’est pas une panacée ».

* Pierre Lemieux, Comprendre l’économie ou comment pensent les économistes, Editions Les Belles Lettres, Paris 2008.

Jacob Arfwedson est chercheur au think tank Stocklhom Network.