Algérie : un virage risqué

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Emmanuel Martin et Youcef Maouchi, le 25 septembre 2008 - Le 26 juillet dernier le Président Abdelaziz Bouteflika expliquait devant des élus locaux qu’il avait fait des choix économiques, selon lui, erronés par le passé. Alors que des réformes ont été entreprises depuis une dizaine d’années pour ouvrir le pays, voilà que le pouvoir veut faire machine arrière et revenir à un nationalisme économique. Il pointe du doigt les investisseurs étrangers qui ne créeraient pas d’emploi et de richesses localement.

Il est certain que dans de nombreux pays le message populiste de recentrage sur la patrie fait généralement recette aux élections – et ces dernières approchent en Algérie. Il est aussi certain que l’on peut comprendre la déception quand les effets de certaines réformes se font attendre. Enfin, il est vrai que le climat actuel de crise financière pourrait faire pencher en faveur de ce revirement. Pour autant, les mesures de re-fermeture prises par le pouvoir algérien sont fondées sur une double erreur d’analyse.

Des mesures de nationalisme économique

La loi de finances 2009 adoptée en conseil des ministres le 31 août comprend des mesures qui constituent un virage important. C’est d’abord l’instrument de la fiscalité qui est utilisé à des fins de patriotisme économique. D’une part, les bénéfices transférables des sociétés algériennes dont les maisons mères résident à l’étranger seront imposés dès 2009 à 15%. D’autre part, les non-résidents devront s’acquitter d’un prélèvement – on parle d’un taux de 20% - sur leurs plus-values de cession. Il s’agit de circonscrire le montant des bénéfices rapatriés à l’étranger par des entreprises étrangères - un montant jugé trop élevé par le pouvoir (7 milliards de dollars en 2007).

Ensuite, les activités des étrangers en Algérie seront soumises à plus de contraintes. Il y a d’abord l’introduction d’un droit de préemption en cas de cession d’entreprises de droit algérien entre investisseurs étrangers. Ensuite, les nouvelles entreprises intégrant des capitaux étrangers devront désormais être détenues majoritairement par des investisseurs Algériens. Au nom de la lutte contre la spéculation immobilière, il ne sera plus possible pour des investisseurs étrangers d’acquérir du foncier, seules des concessions renouvelables seront accordées.

Enfin, le 8 septembre, bien que se déclarant « favorable à l'ouverture aux banques étrangères », le Président Bouteflika a introduit une mesure de dirigisme bancaire sélectif en annonçant que les banques étrangères devraient désormais « réserver une partie de leur portefeuille au financement réel de l'investissement et non pas à se limiter à l'accompagnement du commerce extérieur ou à la promotion des crédits à la consommation ».

Une double erreur d’analyse

Si le pouvoir cherche à adopter une stratégie à la russe, il commet une double erreur. Premièrement, une erreur de diagnostic. En effet, il ne faut pas se tromper de cause : ce ne sont pas les réformes d’ouverture qui sont un échec. Le problème est en réalité que ces réformes n’ont pas encore été poussées assez loin dans le sens du respect de l’état de droit et de la promotion d’un climat vraiment propice aux affaires. Le classement du pays dans divers indicateurs montre bien que l’Algérie a encore un long chemin à parcourir : 92ème sur 180 dans le dernier rapport de Transparency International sur la corruption ; 132ème sur 180 (avant ces nouvelles mesures) dans le dernier rapport de facilitation des affaires de la Banque Mondiale (Doing Business) ; 124ème sur 141 (pour 2006) pour l’indicateur de liberté économique du Fraser Institute. Il est alors assez logique que l’investissement étranger ne soit pour l’instant pas « créateur d’emploi et de richesses pour les Algériens ». En effet, pour attirer les « bons » investissements étrangers, des investissements bien plus diversifiés qu’ils ne le sont aujourd’hui, il faudrait assainir plus encore le cadre institutionnel économique.

De ce point de vue, le remède préconisé par le pouvoir est le contraire de ce qu’il faut faire. Faire fuir les investisseurs étrangers n’a jamais été une stratégie durable pour le développement. En effet, l’affaiblissement du droit de propriété pour les étrangers en Algérie est une désincitation très forte à une implantation sûre et pérenne dans le pays. Il aura pour effet pervers de rendre les investissements étrangers encore plus volatils et court-termistes que ce que le pouvoir ne le déplore aujourd’hui. Ensuite, empêcher les étrangers d’être majoritaires dans les entreprises suppose que l’investissement privé algérien prendra le relais, ce qui constitue une hypothèse très optimiste. Par ailleurs, alourdir la fiscalité des investisseurs étrangers aura des effets désincitatifs. L’argument brandi par certains économistes, selon lequel la taxe sur les super-profits pétroliers en 2006 n’a pas eu d’incidence sur les investisseurs, ne peut pas être appliqué à d’autres types d’investissements. En effet, le pétrole est un cas particulier puisque le choix du lieu d’investissement pétrolier est contraint par l’emplacement géographique de la ressource, ce qui n’est pas le cas d’autres investissements.

Ce retour vers un nationalisme économique empêchera la diversification des investissements en Algérie. La croissance de l’économie basée sur les exportations d’hydrocarbures qui génèrent des réserves importantes de devises donne l’illusion de « pouvoir choisir ses partenaires ». Mais cette stratégie de re-fermeture risque d’accroître la dépendance de l’économie algérienne à son pétrole et à son gaz, de l’enfermer durablement dans la malédiction des ressources naturelles (98% des exportations en 2007) et de compromettre ainsi son développement durable.

Emmanuel Martin et Youcef Maouchi sont analystes sur UnMondeLibre.org.