Interview de Robert Leroux sur son ouvrage consacré à F. Bastiat

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image alt text...Le 1er septembre 2008 - Frédéric Bastiat (1801-1850) est un auteur incontournable pour l'évolution des idées sur les libertés de la société civile. Avec une rare acuité, il a prédit l'échec des systèmes socialistes du 19ème siècle, ces grands projets utopiques sortis de la tête de quelques penseurs quelque peu mégalomanes. Il comprend l'erreur anthropologique fondamentale de ces systèmes : l'absence de liberté et de propriété. Sans liberté, sans propriété, pas de développement, pas d'épanouissement de l'être humain et de la société civile. De même, Bastiat analyse avec une finesse peu commune à son époque les rouages de l'Etat et le rôle des intérêts des groupes de pression ; il prédit l'écroulement des systèmes obligatoires de sécurité sociale. Bref, c'est un visionnaire en sciences sociales. Cependant, son style souvent pamphlétaire l'a fait passer pour un idéologue de deuxième zone. Et pourtant sa pensée est d'une profondeur saisissante.
Pour comprendre ce paradoxe, nous avons interrogé Robert Leroux, qui enseigne la sociologie à la Faculté des Sciences sociales de l'Université d'Ottawa au Canada et qui vient de publier un ouvrage remarquable sur Bastiat, intitulé Lire Bastiat : Science sociale et libéralisme, publié aux éditions Hermann (2008).

UML : Qu’est-ce qui a motivé votre envie d’écrire sur Bastiat ?

RL : Comme je m’intéresse à l’histoire des idées et des sciences sociales, il m’est arrivé à quelques reprises de rencontrer le nom de Bastiat au cours de mes recherches. Je l’ai croisé pour ainsi dire il y a quelques années en travaillant sur Cournot, son exact contemporain, qui me semble lui aussi injustement oublié. Mais j’avais une idée très vague de la contribution de Bastiat. En écrivant mon livre, je n’étais toutefois pas guidé par l’intention de corriger une injustice ; je dirais que j’ai peut-être davantage été inspiré par le livre de Raymond Boudon, Pourquoi les intellectuels n’aiment pas le libéralisme (Paris, Odile Jacob, 2004). Je n’ai pas la prétention d’avoir apporté une réponse à la question de Boudon, mais je crois que la lecture de l’œuvre de Bastiat, en nous plongeant au cœur d’un moment décisif dans l’essor de l’étatisme, permet de mettre en relief quelques raisons de cette détestation du libéralisme chez les intellectuels.

UML : Quel a été le rôle de Bastiat dans le progrès de la liberté en France au milieu du 19e siècle ?

RL : À première vue, il apparaît assez médiocre, du moins si on le compare avec celui qu’a joué son ami Richard Cobden en Angleterre. Mais il ne faut pas oublier que Bastiat, qui est mort prématurément en 1850, a eu des disciples importants, comme Michel Chevalier, Frédéric Passy, Yves Guyot ou encore Gustave de Molinari, pour n’en nommer que quelques-uns. C’est Chevalier, par exemple, qui va signer avec Cobden le traité de libre-échange entre la France et l’Angleterre dans les années 1860 – avant que le protectionnisme ne revienne en force sous la Troisième république. Les écrits de Bastiat, de même que son action politique, ne sont évidemment pas étrangers à la signature de ce traité ; ils ont même été déterminants. Mais pendant toute la seconde moitié du 19e siècle, Bastiat a beau être lu et copieusement commenté, notamment par ses amis du Journal des économistes, il reste, malheureusement, peu écouté du grand public auquel il destinait pourtant plusieurs de ses écrits.

UML : A-t-il été un simple pamphlétaire, sinon quel est son apport scientifique ?

RL : Une bonne partie de mon ouvrage tourne autour de l’idée selon laquelle l’on commet une méprise importante lorsque l’on considère Bastiat simplement comme un pamphlétaire ; il est au contraire un homme de science au sens plein du terme en même temps qu’un important théoricien du libéralisme. Mais le libéralisme qu’il défend, on ne l’a pas assez dit, est différent de celui des Anglais. Dans plusieurs écrits, il repousse d’ailleurs certaines idées de Ricardo, en articulant une conception subjectiviste de la valeur qui est du reste assez proche de celle des Autrichiens du 20e siècle. Aussi, sur une multitude de questions, il souscrit au principe de l’individualisme méthodologique et repousse les théories holistes de son temps. Il a notamment écrit de superbes pages, largement méconnues, sur les raisons qui motivent l’individu à voter ou encore sur la manière dont les croyances se cristallisent en idées reçues.
On a donc tort de réduire Bastiat à quelques pamphlets ou aux formules chocs qui parsèment son œuvre qui, à mon sens, empêchent de bien saisir toute la portée scientifique de ses analyses. N’oublions pas que c’est d’abord aux noms de principes cognitifs qu’il a réussi à démontrer de manière irrécusable les faiblesses des utopies socialistes. Sa polémique avec Proudhon nous le rappelle de manière éclatante.

UML : Comment expliquez-vous que Bastiat a été oublié et a connu moins de succès que d’autres économistes classiques ?

RL : On a longtemps pensé, et on continue de penser, que le véritable libéralisme (surtout le libéralisme économique) est d’origine anglaise. On oublie qu’avant Smith des économistes français comme Quesnay ou Turgot ont jeté les bases de l’économie en tant que discipline scientifique. On continue de croire par exemple que Jean-Baptiste Say n’a été qu’une pâle copie d’Adam Smith, mais en réalité sa contribution va bien au-delà de la diffusion des idées smithiennes en France. En fait, Bastiat a subi le même sort que plusieurs auteurs libéraux français du 19e siècle. Qui se souvient aujourd’hui de Charles Comte, de Charles Dunoyer, de Joseph Garnier ou d’Henri Beaudrillart ? Tous ces auteurs sont bien oubliés, et leurs écrits sont du reste difficiles à trouver. Pourtant, ils ont joué un rôle considérable dans le développement des idées libérales et de la science économique pendant une bonne partie du 19e siècle.
On peut préciser davantage. Le libéralisme français est, pour ainsi dire, comme pris entre le libéralisme anglais en amont et le libéralisme autrichien en aval. Il y a Smith et Ricardo d’un côté, et Mises et Hayek de l’autre. Mais ce portrait de l’histoire de la science économique est simpliste et a d’ailleurs été fortement contesté par Murray Rothbard qui, contrairement à Joseph Schumpeter par exemple, a clairement mis en lumière l’importance du rôle des Français dans l’essor et le développement du libéralisme.Reste qu’il y a encore beaucoup à faire, même en France (surtout en France, je dirais), pour sortir de l’ombre la contribution d’auteurs français dans l’histoire de la science économique et du libéralisme.