Réduire les émissions ou la pauvreté ?

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Franklin Cudjoe et Bright B. Simons le 29 août 2008 - En dépit de l’échec des discussions autour du changement climatique menées sous l’égide des Nations Unies à Bali en décembre dernier, les mêmes thèmes étaient encore avancés durant la réunion de cette semaine au Ghana. Mais désormais les pays en développement ont commencé à remettre en cause les effets du climat sur les populations les plus pauvres au monde.Bien qu’il reconnaisse que la vulnérabilité des populations face au climat résulte de la pauvreté, Yvo de Boer, secrétaire exécutif de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC), a déclaré qu’il voulait se concentrer sur les réductions d’émissions, pour ralentir ou même stopper le changement climatique. C’est la position standard des Nations Unies, fermement soutenue par l’Union Européenne et le Japon entre autres. Mais l’enthousiasme autour de cette position n’était pas vraiment partagé. Cela se comprend.

Des coûts d’opportunité considérables

D’abord, pourquoi dépenser des milliards en réductions d’émissions lorsque ces mêmes montants pourraient améliorer considérablement l’infrastructure qui permet de se protéger du climat (barrages, digues de retenue, drainage etc.) ? Bien sûr il y a l’argument de l’aide extérieure dont les Nations Unies ont estimé qu’elle pouvait être un soutien en matière de lutte contre le changement climatique : on sait malheureusement qu’en Afrique l’aide nourrit la corruption et le gaspillage.

Ensuite, la réduction des émissions signifie brider la croissance économique et freiner la réduction de la pauvreté. Pour les pays pauvres il est essentiel que les mesures prises pour réduire le changement climatique ne détruisent pas la meilleure arme contre la pauvreté que constitue la croissance économique. Presque tous les Pays les Moins Avancés s’intéressent ainsi d’avantage aux moyens de faire face aux conditions présentes et futures plutôt que de sacrifier la croissance économique sur l’autel des réductions d’émissions, particulièrement avec les exemples de la croissance en Inde et en Chine, qui a sorti des millions de gens de la pauvreté. Ainsi, pour le représentant ghanéen William Agyeman-Bonsu, « il paraît clair que les stratégies d’atténuation ne sont plus une priorité pour les pays en développement. La voie à suivre désormais est la stratégie d’adaptation ».

Des causalités incertaines

Ensuite, les spéculations sur les l’impact présumé du changement climatique sont, depuis longtemps, monnaie courante. Le changement climatique est ainsi considéré comme le responsable des inondations et des la diffusion des maladies infectieuses responsables de la mort de millions de gens chaque année et particulièrement parmi les plus pauvres. Mais ces phénomènes ne sont pas nouveaux. De même, beaucoup ont attribué au changement climatique les images cette semaine de ponts détruits et de terres agricoles inondées à Sandema dans le nord du Ghana. En réalité les inondations sont un phénomène saisonnier qui est occasionné depuis des siècles. Les agriculteurs souffrent dans cette région à cause du manque d’emploi qui les force à rester dans les bassins de basse altitude de la Volta blanche. De ce fait leur vrai problème c’est la pauvreté, pas le changement climatique. Leur détresse est amplifiée par les lâchers d’eau du barrage Bagre dans le Burklina Faso voisin. Les deux pays n’ont pas travaillé ensemble dès le départ, se reposant plutôt sur un package d’aide extérieure très mal géré.

Comment freiner la déforestation ?

De Boer s’est aussi exprimé sur la nécessité de stopper la déforestation, en tant que stratégie d’atténuation du changement climatique. Les problèmes sont ici similaires. Le Ghana a perdu la moitié de ses forêts ces cinquante dernières années, du fait d’un défrichement et d’un abattage pour installer l’agriculture. Et Sandema a été une des zones les plus sévèrement touchées par ce phénomène.

Les populations locales sont les mieux placées pour arrêter la disparition des forêts. Mais pour elles, la conservation des espaces boisés doit se faire avec, et non contre, leur bien-être économique. Le tourisme et l’industrie des loisirs se sont révélés une stratégie gagnante pour contrecarrer la déforestation dans les Caraïbes, et la plantation pour l’exploitation rationnelle des forêts pour les bois de construction ont mené à des résultats positifs similaires au Japon, en Indonésie et en Argentine.

Le facteur commun à ces succès a été la promotion de droits de propriété clairement définis et souvent transférables. Ces droits sur les ressources naturelles permettent de responsabiliser les individus et les communautés. Cela signifie que ceux qui sont les plus à même de préserver leur environnement direct ont ainsi une incitation à le faire. De tels droits de propriété, dans le cadre de l’état de droit, ont aussi l’effet plus large de générer la croissance économique, ce qui réduit la vulnérabilité au climat – en particulier la vulnérabilité aux maladies qui tuent aujourd’hui des millions de gens. Les Etats et les organisations internationales doivent se concentrer sur le développement réellement durable, celui qui aide à la fois la protection de l’environnement, et au bien-être des populations qui y vivent.

L’échec de la planification

Les projets d’atténuation du changement climatique par contraste, sortent trop souvent de l’imagination de bureaucrates qui manquent de discernement quant aux situations locales. L’Etat nigérian a par exemple récemment annoncé son intention de produire 20% d’énergies renouvelables d’ici à 2012, oubliant que la grande majorité de ses administrés ont recours à l’usage de combustibles tels que le bois ou le crottin parce qu’ils n’ont pas accès à l’électricité. Le Nigéria a d’ailleurs récemment dépensé 10 milliards de dollars selon certaines estimations, dans un programme d’énergie qui a ajouté zéro mégawatts à l’offre existante. Les populations ont désormais besoin d’électricité et pas de programmes utopiques. Les combustibles renouvelables de biomasse, c'est-à-dire le bois et le crottin, tuent au moins 1.6 millions d’enfants chaque année selon les estimations de l’Organisation Mondiale de la Santé.

Pour beaucoup, discuter du futur semble vraiment inapproprié lorsque le présent est si sombre. Les pays les plus pauvres de la planète doivent continuer à se battre pour plus de réalisme dans le débat sur le changement climatique : leur mode de vie et même leurs vies en dépendent.

Franklin Cudjoe et Bright B. Simons sont éditorialistes sur www.AfricanLiberty.org et contribuent régulièrement à www.UnMondeLibre.org. Ce texte a été publié originellement en anglais par L’International Policy Network.