La liberté économique, terreau du développement

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Emmanuel Martin, le 31 juillet 2008 - Qu’est-ce que le développement économique ? On a pu longtemps comparer le développement à un moteur. Et l’analogie avait deux avantages pour ses partisans : d’abord, il suffisait d’y mettre de l’essence pour qu’il démarre (comprenez des aides financières, un « big push ») ; ensuite le moteur était « conçu » par des ingénieurs (comprenez alors des ingénieurs sociaux planifiant l’activité). Cette vision du développement a donné les résultats que l’on sait : une catastrophe économique et humanitaire.

Le développement c’est autre chose. Loin d’être un phénomène du haut vers le bas, le développement part du bas. C’est essentiellement une augmentation de la division du travail et de la connaissance, d’une intensification des services que les individus et les entreprises se rendent mutuellement, de telle sorte qu’est générée peu à peu la prospérité.

A bien des égards donc, c’est bien plus l’analogie biologique qui semble valide ici. Le développement c’est un peu un jardin dans lequel pousse de plus en plus d’espèces, où des plantes grandissent en produisant des ramifications (comprenez les entreprises qui se diversifient), où certaines meurent (les innovations rendent obsolètes certaines technologies). Cette analogie biologique était chère au célèbre économiste britannique Alfred Marshall, avant que la discipline de l’économie ne devienne en majorité de la « physique sociale ». Or, pour qu’un jardin soit vivace, il lui faut un sol, un terreau de bonne qualité. En matière de développement ce terreau, ce sont les institutions.

Les institutions ici, ce ne sont pas les organisations comme la Banque centrale ou l’ONU, mais les règles sociales qui régissent les relations de coopération entre les individus d’une société. Elles peuvent être formelles (codes) ou informelles (traditions, normes de comportements, tabous etc). En tous les cas elles déterminent de manière cruciale les trajectoires de développement. En effet, en fonction de leur qualité, ces règles adoptées permettent ou pas de réduire l’incertitude des acteurs, de résoudre leurs problème de coopération sociale. Songeons à un pays où le peuple ne serait pas certain de ne pas voir ses récoltes pillées par l’Etat. C’est un cas fort répandu dans l’histoire. On comprend facilement que cette incertitude constitue une incitation forte à ne pas investir.

Des institutions de bonne qualité doivent permettre de fournir une réponse aux deux problèmes fondamentaux de la coopération sociale.

Le premier est celui des incitations. Sans état de droit les individus ne sont pas incités à prendre des risques et d’investir. Ils ne sont pas incités à prendre le chemin vers la prospérité. Sans droit de propriété bien définis sur une terre par exemple, que se passe-t-il ? Cette terre appartient à tout le monde, et en définitive à personne. Personne n’a donc intérêt à y investir à long terme en ayant la garantie d’en retirer les fruits de son travail. Les droits de propriété constituent donc une institution fondamentale pour inciter les individus à s’investir dans le long terme vers la prospérité. Malheureusement beaucoup de pays ne disposent pas de système fiable de répertoire de la propriété. De même si les contrats ne sont pas respectés, cela fournira une incitation à ne pas contracter. Sans contrats, pas d’échange ni de division du travail approfondie : chacun vit en autarcie. Le développement suppose au contraire l’échange.

Le deuxième problème est celui de l’information. En effet si les individus doivent coopérer, échanger avec les autres, et ce, sur une base de plus en plus anonyme et sur des créneaux de plus en plus spécialisés, il faut qu’ils aient les moyens de savoir qui a besoin de quoi, comment se procurer ce dont ils ont besoin etc. Comme l’a montré le Prix Nobel 1974 de science économique Friedrich Hayek, d’une certaine manière, les mouvements de prix relatifs permettent de guider l’activité des entrepreneurs. Les prix qui bougent sont des indicateurs des raretés relatives et des opportunités à saisir ou pas. La liberté des prix est donc une institution fondamentale pour une coopération sociale efficace. De même une monnaie mal gérée avec une inflation élevée, détruit ce véritable lien social que constitue la monnaie dans une grande société. Le Zimbabwe illustre ici tristement ce propos.

Tous les mécanismes institutionnels, toutes les règles qui permettent de réduire les problèmes d’incitation et d’information auxquels font face les individus d’une société, sont les bienvenus. En réalité, toute tentative de « design institutionnel » ne peut faire l’économie d’une réflexion sur ces mécanismes. S’il n’existe pas de mécanisme miracle, un modèle unique pour la planète, on peut tout de même dégager quelques pistes qui semblent universelles. L’exemple d’Etats qui semblent tout mettre en place pour empêcher leurs citoyens d’échanger est une bonne illustration de ce qu’il ne faut pas faire : voilà de mauvaises « institutions ».

Pour juger de la qualité institutionnelle, on peut se référer à des analyses diverses. On trouve d’abord les indicateurs de liberté économique, comme celui proposé par le Fraser Institute au Canada. Cet indicateur synthétique regroupe des données sur la taille du secteur public, la structure juridique et protection de droits de propriété, la qualité de la monnaie, la liberté du commerce international, et les réglementations du crédit. On trouve ensuite les rapports du type de celui de la banque mondiale (« Doing Business ») qui fournit aussi des données assez concrètes sur le degré de facilité avec lequel il est possible de faire des affaires dans les divers pays. Qu’il faille par exemple 628 jours pour avoir la permission d’ouvrir un entrepôt en Côte d’Ivoire (contre 34 jours en Corée du sud) est le signe d’une bureaucratie pléthorique défavorable au commerce et au développement économique.

« Il faut cultiver notre jardin » disait Voltaire. En matière de développement, notre jardin a besoin d’un terreau institutionnel de qualité. Les Etats, s’ils veulent réellement le développement de leurs peuples, doivent donc s’engager fortement sur la voie de la liberté économique et de la facilitation des affaires.

Emmanuel Martin est analyste sur UnMondeLibre.org.