Afrique du Sud : Rigidités du marché du travail et tensions sociales

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Karol Boudreaux, le 20 juillet 2008 -
Avec la violence et l’instabilité qui règnent chez eux, des milliers de Zimbabwéens désespérés se sont enfuis en Afrique du Sud, pensant y trouver refuge. Malheureusement ils n’y ont trouvé que d’autres violences et la déportation. Le mois dernier, Human Rights Watch a pressé l’Afrique du Sud d’arrêter les déportations de Zimbabwéens et de venir en aide à ses voisins. Car depuis des semaines les Zimbabwéens n’ont pas véritablement reçu d’assistance de la part de leurs voisins. Ils se sont enfuis de manière à échapper à la tyrannie de Mugabe mais pour arriver finalement dans des pays où ils sont la cible de molestations voire de meurtres. Fin juin on dénombrait 60 personnes tuées, et bien plus blessées. La plupart de ces victimes sont donc de pauvres africains qui ont fui leur pays dans l’espoir d’une vie meilleure.

Selon certaines estimations, l’Afrique du Sud aurait accueilli trois millions d’immigrants illégaux l’année dernière – pas simplement des individus cherchant du travail mais aussi qui cherchaient à s’évader du régime de Robert Mugabe. Le résultat malheureux de cet afflux d’immigrants est une explosion de xénophobie. En effet, alors que certains Zimbabwéens ont trouvé un emploi dans le secteur formel ou dans le secteur informel, cet afflux de travailleurs immigrés à créé des tensions sur le marché du travail sud africain. Le taux de chômage sud africain se situe aux alentours de 40 %. Et près de la moitié seraient des chômeurs désespérés ayant renoncé à chercher un emploi, pensant que la recherche est vaine. Dans ce contexte, les pauvres Sud Africains réagissent par la violence à cet afflux d’immigrants qu’ils voient comme une menace à leur possibilité de trouver un emploi.

Les causes de ce chômage important parmi les pauvres sont à chercher en partie du côté des conséquences historiques de l’apartheid, quand de nombreux noirs étaient forcés à vivre dans des townships et des zones séparées, très souvent bien loin des opportunités d’emploi. Aujourd’hui ils vivent encore dans des zones éloignées des bassins d’emploi, ce qui rend très coûteux le fait d’avoir un emploi si on en trouve un. Beaucoup de pauvres ont un faible niveau d’éducation et de formation et donc généralement, pas de compétences. Autant d’éléments importants pour expliquer le chômage.

Les tentatives de l’Etat sud africain de réglementer le marché du travail n’ont pas simplement échoué, elles ont aussi contribué à y accroître les tensions. Le pays est doté de réglementations du travail rigides et coûteuses qui rendent très difficile pour un employeur du secteur formel d’embaucher mais aussi – et cela est très important – de débaucher des travailleurs en Afrique du Sud. L’Afrique du Sud se classe 91ème sur 178 pays dans la catégorie « Emploi des travailleurs » du rapport Doing Business de la Banque mondiale. Ne pas pouvoir débaucher des travailleurs quand l’activité de l’entreprise ne justifiera plus leur emploi signifie en réalité une incitation à … ne pas embaucher. Par cette politique de l’Etat rendant plus coûteux les embauches et les licenciements pour les entreprises du secteur formel, l’Afrique du Sud pousse les travailleurs les moins compétents à trouver un emploi dans le secteur informel.

Si on ajoute à ce secteur informel les millions de Zimbabwéens, et les immigrants de Mozambique, de Somalie, d’Angola qui se sont déplacés en Afrique du Sud ces dernières années, on peut voir pourquoi les Sud Africains ont été poussés à un point tel d’exaspération. Ils se battent contre les immigrés en partie parce qu’ils pensent que les immigrés menacent directement la vie de subsistance qu’ils sont difficilement parvenus à établir. La solution est alors selon eux de se débarrasser des immigrés qui les concurrencent, même par la déportation ou la violence si nécessaire, plutôt que de risquer de perdre le peu qu’ils ont.

Cette histoire n’est tristement pas limitée à l’Afrique du Sud. C’est ce qui se passe lorsque l’offre de travail de la part des travailleurs augmente, mais que la demande de travail de la part des entreprises est bloquée à cause de réglementations. Il y a ainsi un chemin – sans doute difficile - que pourrait suivre l’Etat sud africain de façon à commencer à traiter ces tensions sociales : rendre le marché du travail plus flexible. Cela pourrait bénéficier aux citoyens les plus pauvres. S’il était moins coûteux d’embaucher et de licencier les travailleurs, si les coûts administratifs étaient moins élevés, le secteur formel en Afrique du Sud emploierait plus de monde. Et si plus d’emplois était créés dans le secteur formel, les Sud Africains - notamment les pauvres - se sentiraient moins menacés par les immigrés qui affluent dans les townships.

Au vu des incidents récents, les réformes du marché du travail en Afrique du Sud sont donc plus qu’une simple question économique : elles sont une question de vie ou de mort.

Karol Boudreaux est chercheur au Mercatus Center de l'Université de George Mason aux Etats-Unis, où elle dirige le projet "Enterprise Africa !". Elle est aussi membre de la United Nations Commission for the Legal Empowerment of the Poor.