Chine : une prospérité oubliée

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Emmanuel Martin, le 13 juillet 2008 -
L’historien Joseph Needham est resté célèbre pour avoir posé le problème suivant : pourquoi la Chine, qui avait une avance technologique considérable sur l’Europe voilà huit ou neuf siècles, a-t-elle stagné au Moyen-âge pour décliner jusqu’à la fin du vingtième siècle ? Needham n’a pas trouvé la réponse. Etant un collectiviste convaincu, la réponse ne lui aurait peut-être pas plu. Celle-ci est en effet que la bureaucratisation, la centralisation et la réglementation de la société chinoise ont étouffé la liberté économique et donc l’initiative économique, moteur du développement.

Il est utile de revenir sur cet épisode de l’histoire pour en tirer les leçons pour le présent et l’avenir.

La dynastie Song introduisit en Chine à la fin du 10ème siècle des réformes importantes : attribution de droits de propriété aux paysans, réforme fiscale interdisant l’accroissement des impôts levés sur les paysans, facilitation du commerce intérieur et extérieur. Avec une monétisation accrue de l’économie, ces réformes conduisirent à une croissance intensive assez spectaculaire dans l’agriculture, les manufactures et le commerce. Les grandes inventions datent d’ailleurs de cette époque de fort dynamisme économique : de l’imprimerie à caractères amovibles, au compas magnétique en passant par le haut-fourneau. Au milieu du 13ème siècle la Chine est aussi avancée que… l’Europe de la toute fin du 18ème siècle. Cinq siècles d’avance. Mais elle va alors stagner durant des siècles, au moins jusqu’en… 1978. Pourquoi ?

Pour expliquer cette énigme, on avance souvent qu’à la fin du 13ème siècle la Chine des Song est envahie par les hordes Mongoles (en plus d'être décimée par la peste noire). C’est un élément important, mais sans doute pour une raison détournée : quand une nouvelle dynastie, celle des Ming, reprend le pouvoir un siècle plus tard, elle s’applique à ne pas suivre les stratégies initiées par les Song au prétexte que ces stratégies avaient affaibli et divisé la Chine. Alors que les Song avaient promu l’état de droit et encouragé la liberté économique, les Ming et leurs successeurs, les Qing, établirent un Etat centralisé et bureaucratique dans lequel l’Empereur avait des pouvoirs démesurés. Le commerce et certaines innovations furent découragés au nom de la stabilité. Cette stratégie conduisit à la stagnation. En 1800 l’Europe dépasse la Chine.

Il faut attendre 1978 pour que Deng Xiaoping fasse reprendre à son pays le chemin de la prospérité. Après des siècles de stagnation et de déclin, après le catastrophique « grand bond en avant » du Grand Timonier Mao, qui a appauvri et affamé des millions de chinois, le régime revenait aux enseignements des Song. « Peu importe que le chat soit blanc ou noir pourvu qu’il attrape la souris ». On connait la suite de l’histoire : un régime communiste décide de favoriser l’économie de marché. S’il est vrai que la Chine subit toujours le joug d'un autoritarisme politique, l’essor économique fondé sur un retour vers une relative liberté économique amène peu à peu à desserrer les liens du communisme. Un classe moyenne émerge, les paysans voient désormais leurs droits de propriété protégés. La Chine sort enfin d’une parenthèse de sept siècles.

Quelle leçon tirer de l’histoire de la Chine ? Que la liberté économique est le ferment du développement et que les politiques qui visent à l’étouffer sont des stratégies perdantes. Prenons encore l’exemple plus récent du Royaume-Uni. La politique de Madame Thatcher, la « dame de fer » a été pointée du doigt et souvent critiquée. On oublie qu’avant son élection, à la fin des années 1970, le Royaume-Uni était devenu le dernier des pays industrialisés, avec une croissance en berne, une inflation importante et un quart de sa population au chômage. Pourquoi ? L’expérience du « Socialisme anglais » avec ses nationalisations, ses contrôles des prix, ses réglementations tous azimuts, ses contrôles des entreprises par des syndicats politisés, a tout simplement étouffé le développement économique. Madame Thatcher a permis justement de libérer l’initiative et de remettre son pays sur la voie du dynamisme. On pourrait multiplier encore les exemples des effets de l’absence de liberté économique, de l’URSS jusqu’à l’Ethiopie, en passant par Cuba.

L’histoire nous montre ainsi que la liberté économique est une condition essentielle pour la prospérité des peuples. Or, dans de nombreux pays, les réformes en faveur de la liberté économique ne peuvent plus attendre. Au-delà d’un objectif de croissance ou d’efficacité, il y a là surtout un impératif moral.

Emmanuel Martin est analyste sur UnMondeLibre.org.