Afrique : Annuler la dette ?

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Franklin Cudjoe, Accra, Ghana, le 10 juillet 2008 -
Durant les préparatifs de la réunion du G8 au Japon la semaine dernière les activistes de tous bords se démenaient pour s’assurer que leurs problèmes seraient au programme. Bien que le programme change chaque année, un élément demeure récurrent : l’annulation de la dette. Que ce problème refasse constamment surface pose la question de l’efficacité de ce que certains, bien intentionnés, considèrent comme un outil de développement.

Plutôt que de promouvoir l’annulation de la dette année après année, le temps est venu de chercher des solutions durables plus intelligentes. Les ministres des finances du G8 ont établi plusieurs objectifs impressionnants et louables pour favoriser le développement des pays africains et affirmer l’importance d’une « bonne gouvernance en matière de finances, y-compris une discipline fiscale durable dans les pays riches en ressources ». Si les pays africains doivent consolider leur croissance et tirer des millions de citoyens de la pauvreté, comme l’ont fait l’Inde et la Chine, une meilleure discipline fiscale et une meilleure gouvernance financière sont indispensables.

Depuis longtemps les africains ordinaires doivent lutter pour progresser, et ce, à cause d’une gouvernance désastreuse, de la corruption généralisée et du manque de liberté économique. En partant de bonnes intentions et en décidant d’annuler la dette, le G8 ne ferait qu’inciter à perpétuer ces politiques. Plus de 90 % de la dette extérieure des pays pauvres très endettés vient de prêts officiels de créanciers tels que le FMI ou la Banque mondiale. Une bonne partie de cette dette a été rééchelonnée et payée par les contribuables occidentaux. En dépit de milliards de dollars en dette annulée et en aide, les dirigeants de l’Afrique et leurs amis rockstars demandent encore plus d’aide pour pouvoir fournir les services les plus élémentaires. En 2005 le G8 se faisait le champion de l’annulation de la dette et promettait d’accroître l’aide extérieure de manière spectaculaire.

Cependant, il existe des cas où la dette devrait être annulée pour les Etats. Par exemple, la dette accumulée en réalité par des dirigeants véreux, tels que le Président de l’ancien Zaïre, Joseph Mobutu, ne devrait pas être un fardeau pour la population actuelle de la République Démocratique du Congo.

Une bonne partie de la dette accumulée sous la mauvaise administration du président Zambien Kenneth Kaunda a été annulée, et sous l’égide de l’initiative du FMI et de la banque Mondiale pour les Pays Pauvres Très Endettés, les fonds dégagés grâce à l’annulation de la dette sont utilisés pour les programmes sanitaires entre autres. Pour autant, une grande prudence doit entourer l’effacement de la dette, de telle sorte que cela ne conforte pas des dirigeants corrompus et ne perpétue pas ainsi des politiques économiques catastrophiques.

Le G8 va au-delà de l’effacement de la dette en cherchant à mettre fin au « contentieux agressif » à l’encontre des pays pauvres très endettés. Le contentieux émerge souvent lorsque les créanciers, qui ont abandonné tout espoir de récupérer la dette qu'on leur doit, la vendent sur des marchés secondaires. Les investisseurs achetant sur ce marché secondaire font alors appel au système judiciaire pour récupérer ce qui leur est dû par des Etats souverains. Appelés parfois les « fonds vautours », ces investisseurs jouent en réalité un rôle important dans la finance internationale.

Prenons le cas de la République du Congo, un pays avec de vastes ressources qui est dirigé par le très corrompu Denis Sassou-Nguesso. Chaque année le Congo gagne près de 6 milliards de dollars en pétrole. Très peu de cette somme est allouée à l’amélioration de la vie des congolais ordinaires. Selon le Programme de Développement des Nations Unies, l’Indice de Développement Humain du Congo place le pays à la 139ème place sur 177. Alors que sur les vingt dernières années la qualité de vie de la plupart des gens autour de la planète s’est améliorée, en particulier en Asie, elle a graduellement reculé au Congo. La corruption dépensière de l’élite au pouvoir en est en partie responsable. Des reçus de carte bancaire ont prouvé que Denis Christel Sassou-Nguesso, fils du président, a fait des folies dans les magasins de luxe de Paris et d’ailleurs pour la coquette somme de 200.000 dollars. Lorsque l’entourage de son père s’est rendu à New York pour un sommet des Nations Unies, ils ont réglé une note d’hôtel de 300.000 dollars, et quasiment tout en cash. Et pourtant M. Sassou-Nguesso a invoqué sa pauvreté et refusé de payer les dettes du pays lorsqu’elles ont été rachetées par les dirigeants du hedge fund Elliot & Associates. Après des années d’enquête sur les actions du Congo, Elliot Associates a mis en exergue la corruption généralisée et la mauvaise gestion du Congo et est finalement arrivé à récupérer en partie ses fonds.

Le G8 et certains membres du Congrès américain souhaitent interdire de telles pratiques de rachat de dettes par des investisseurs. Mais cette interdiction reviendrait à faire le jeu de dirigeants corrompus qui ont enchaîné l’Afrique depuis trop longtemps. Si le G8 veut réellement aider l’Afrique, il devrait travailler à bâtir des systèmes financiers sains, et assurer que les élites aux pouvoirs soient tenues responsables des dettes qu’elles contractent. Les dirigeants du G8 ne rendraient pas service à l’Afrique en ne demandant pas aux dirigeants de celle-ci de rendre de comptes. Cette attitude trahirait en réalité tous les Africains qui tentent de construire des sociétés et des économies fondées sur l’état de droit, la responsabilité et les droits individuels, le libre commerce et l’entreprise privée. Tant que le G8 ne tiendra pas les Etats et les élites au pouvoir pour responsables de leurs mauvaises décisions, il n’y aura pas d’incitation à améliorer les politiques publiques. Sans ces réformes et une responsabilisation accrue de la part des vrais vautours – les élites corrompues – les africains ordinaires resteront miséreux, coupés de l’économie mondiale et privés d’un futur meilleur.

Franklin Cudjoe, est directeur d’Imani, le think tank pour les idées de la liberté au Ghana, et est responsable du site AfricanLiberty.org.