L'échec de l'aide

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Alec van Gelder et Caroline Boin, le 1er juillet 2008 -
La crise alimentaire mondiale « menace de détruire des années, sinon des décennies de progrès économique » a déclaré l’Africa Progress Panelil y a quelques jours. Son Président Kofi Annan, et les rock stars Bob Geldof et Bono ont rappelé les pays riches à leur engagement : celui de doubler l’aide à l’Afrique avant 2010. Pourtant une aide supplémentaire ne résoudra pas les problèmes de pauvreté persistante.

M. Annan et les ambassadeurs autoproclamés de l’aide ont raison sur un point : les hausses de prix alimentaires et les mauvaises récoltes sont un désastre. De ce point de vue, garantir la sécurité alimentaire en Afrique est un des objectifs humanitaires les plus importants. D’ailleurs, le premier Objectif de Développement du Millénaire est d’« éradiquer l’extrême pauvreté et la faim » et de réduire de moitié le nombre d’êtres humains souffrant de la faim d’ici à 2015.

Mais l’industrie du développement parie sur le mauvais cheval. Par exemple lorsque la FAO demande à ce que « les pays riches augmentent de manière spectaculaire leur aide au développement agricole pour contenir les hausses des prix alimentaires », pour respecter les engagements pris à la réunion du G8 à Gleneagles il y a deux ans.

Pourtant, les images d’enfants affamés brandies par les tenants de l’aide ne sont que le résultat d’Etats corrompus et incompétents soutenus par cette même aide. Cette dernière est désormais la plus grande source de revenus pour la plupart des Etats de l’Afrique sub-saharienne – représentant plus de 50 % du budget dans certains cas. Mais les résultats sont choquants. En effet, après avoir reçu 2300 milliards d’aide (ajustés de l’inflation) depuis les années 60, les 70 % d’Africains qui vivent de la terre voient en majorité leurs revenus et leur espérance de vie décliner, alors que les pays asiatiques, qui n’ont reçu que peu ou pas d’aide, ont prospéré. Ainsi, en Afrique un bon tiers des enfants souffrent toujours de malnutrition durant les cinq premières années de leur vie. Et ce, même si la production mondiale de nourriture a dépassé la croissance démographique de 50 % ces quarante dernières années. La Commission sur les Défis de la Nutrition au 21ème siècle a d’ailleurs rapporté que durant les années 1990, la malnutrition est tombée des deux tiers à 10 % en Asie de l’Est et a été réduite de moitié en Amérique Latine. Dans le même temps en Afrique, elle augmenté de 20%.

Dans un colloque récemment tenu à Nairobi, la FAO a estimé que 20 % du budget des Etats africains ont été utilisés « en matériel militaire et autres luxes inutiles » durant la seule dernière décennie. Ces « luxes inutiles » incluent les notes d’hôtel de plus de 300.000 dollars du Président congolais Denis Sassou-Nguesso et ses achats de 7 millions de dollars en résidences parisiennes pour sa femme et son fils. Pourtant les activistes et le Président Sassou-Nguesso continuent de réclamer une annulation de la dette et des aides supplémentaires.

Une solution immédiate et bien meilleure serait d’abaisser les barrières commerciales les plus paralysantes dans le monde - 70 % desquelles sont imposées par des Etats à leurs peuples dans les pays les moins développés, y-compris sur la nourriture : le droit de douane moyen en Afrique sub-saharienne sur les denrées agricoles est de 33.6 %, plus élevé que dans n’importe quelle autre région du monde. De plus, les taxes et droits de douanes restreignent l’accès à des marchandises essentielles telles que les engrais qui sont en conséquence six fois plus chers en Afrique sub-saharienne que leur prix de départ.

Selon les chiffres de la Banque Mondiale, se débarrasser de ces restrictions commerciales générerait plus d’argent que la totalité de l’aide.

L’Ethiopie, qui est confrontée à une nouvelle famine, est classée 112ème par la Banque Mondiale sur une liste de 125 pays à restrictions commerciales importantes. Le Programme Alimentaire Mondial estime qu’au moins 10 millions d’individus y seront touchés de plein fouet par les prix alimentaires en hausse et les mauvaises récoltes éthiopienne cette année. L’Ethiopie a malheureusement conservé de nombreuses politiques néfastes qui ont affaibli l’Afrique, avec le soutien des agences d’aide, d’Etats occidentaux et des ONG. En dépit d’initiatives en faveur de l’ouverture de l’économie éthiopienne, les importations requièrent toujours des licences, les exportations de céréales ont été interdites, les compagnies d’Etat manipulent les prix et, surtout, l’Etat interdit l’accès à la propriété foncière. De ce fait, les pauvres sont enchaînés à la terre sans pouvoir l’utiliser en gage pour des prêts par exemple. Cela éloigne d’autant la possibilité pour les paysans d’acheter (à crédit) des engrais ou des graines hybrides, les rendant d’autant plus vulnérables aux aléas du climat.

Kofi Anan et ses acolytes rock stars jouent sur la corde sensible des donateurs. Ils ne mentionnent pourtant pas le fait qu’un des bénéficiaires les plus importants de l’aide en Afrique est l’Ethiopie totalitaire. Le pouvoir éthiopien impose un programme stalinien obligatoire de déplacement de populations. En réalité depuis que le premier concert du Band Aid en 1984 (en solidarité avec les Ethiopiens) avait frappé les consciences du monde, la situation a largement empiré. Entre 1984 et 2002 la production alimentaire par tête est en effet passée de 450 à 140 kg et n’a pas beaucoup évolué depuis. Dans l’état actuel des choses, les réformes n’auront pas lieu parce que l’Etat ne rend pas de compte à son peuple dans un tel pays. Et les donateurs eux-mêmes ne demandent que peu de comptes aux dirigeants en place…

Les pays du G8 se rencontreront prochainement à Hokkaido. Afin de véritablement aider les pays pauvres, ils devront plutôt insister sur le fait que les peuples de ces nations doivent enfin se voir garantir les mêmes libertés économiques que les peuples des pays qui se développent : le droit de posséder et vendre la terre et le droit d’échanger. Sans ces libertés, l’aide supplémentaire sera inutile.

Alec Van gelder est le Directeur de réseau du think tank International Policy Network (IPN) à Londres. Caroline Boin dirige la section Environnement de l’IPN.