Ce n'est pas l'aide alimentaire qui aidera l'Afrique

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Thompson Ayodele, Nigéria, le 11 juin 2008 -
De nombreux pays ont été secoués par la crise alimentaire depuis le début de cette année. Une hausse des prix des denrées alimentaires à des niveaux parfois astronomiques a accru le risque de famine, exposé plus de populations à la malnutrition et a conduit à des manifestations autour de la planète. Les dirigeants du monde, cherchant à éviter des tensions susceptibles de renverser des Etats, ont tenté de s’accorder sur la meilleure manière de nourrir les populations mondiales.

Le Président américain George W. Bush en particulier a annoncé le déblocage en urgence de 200 millions de dollars d’aide alimentaire. Et cela s’ajoute aux 770 millions de dollars pour de l’aide alimentaire qu’il avait demandé au Congrès. Au total l’aide alimentaire d’urgence des seuls Etats-Unis se monte à près de un milliard de dollars.

Historiquement, les Etats-Unis ont été le plus grand pourvoyeur en aide alimentaire. En 2007 ils ont fourni 2,5 millions de tonnes de denrées à plus de 70 pays, d’une valeur de 2,1 milliards. Et la même année ils ont fourni 1,5 millions de tonnes de denrée au titre l’aide alimentaire d’urgence à 30 pays d’une valeur de 1,2 milliard.

En dépit de son importance en cas de catastrophes naturelles (au titre du secours humanitaire), comme pour le dernier cyclone en Birmanie, l’aide alimentaire ne soulage jamais la pénurie ou les hausses des prix dans le long terme. Cette aide a aussi un effet négatif sur les marchés locaux, souvent de petite taille et faiblement compétitifs. Ces marchés sont ainsi fragilisés par des flux d’aide alimentaire gratuite ou à bas prix. Dans le long terme, des livraisons régulières d’aide alimentaire dans des zones ne connaissant pas de sécurité alimentaire permettent en réalité à des Etats menés par des autocrates de repousser encore et encore les réformes nécessaires.

L’intérêt du président Bush pour nourrir ceux qui ont faim est bienvenu. Mais une telle compassion parait cependant avoir raté sa cible. En effet, si l’aide alimentaire américaine peut nourrir des millions d’Africains, elle a l’inconvénient de ne pas durer. L’Afrique peut nourrir ses propres populations. Le problème est qu’on ne lui a jamais permis d’essayer.

85% des africains vivent dans des communautés rurales. Ils se reposent sur l’agriculture pour nourrir leurs familles. La Politique Agricole Commune de l’Union Européenne ainsi que la politique agricole américaine consistant à subventionner les agriculteurs, ont écarté les produits agricoles africains, limitant ainsi le revenu qui aurait pu être réinvestis pour améliorer la production africaine. Ces politiques protectionnistes ont retardé la croissance de notre continent et y ont sapé la production alimentaire. Mais si la production alimentaire africaine a souffert d’un régime commercial entravé et injuste imposé par le monde développé, elle a été aussi empêchée par des politiques locales pour le moins assez peu intelligentes.

Selon la Banque Mondiale, si les Etats-Unis et l’Union Européenne supprimait ou réduisaient substantiellement les subventions qu’ils versent à leurs agriculteurs, l’impact généré se traduirait par la sortie de millions d’Africains de la pauvreté. En dépit d’appels pour remédier à ces politiques qui distordent le commerce, les Etats-Unis et l’U.E. ne changent pas vraiment de position et de politique – contrairement à l’esprit du cycle de négociations de Doha. Malheureusement, les négociations commerciales pour obtenir enfin la ratification de ces accords se sont soldées par un fiasco.

En 2001 le service de recherche du Département d’Etat américain de l’Agriculture avait mené une étude relevant que les droits de douane constituaient la distorsion la plus importante de prix (52%), suivis par les politiques de soutien aux agriculteurs (31%), et les subventions à l’exportation (13%). Le commerce avec le monde développé ne s’est donc pas effectué sur un pied d’égalité à travers un marché libre. Les pays africains font donc face à des droits de douanes élevés pour leurs exportations.

En même temps, les pays africains n’ont pas été capables depuis longtemps d’échanger entre eux. Un accroissement du commerce entre pays africains de moins de 5% par exemple générerait plus de 70 milliards de dollars en revenus annuels supplémentaires. Ce serait plus que ce que le continent reçoit chaque année en aide extérieure. Selon les statistiques du Fonds Monétaire International en 2005, le commerce entre pays africains représente seulement 9% de la richesse de ces pays. Par comparaison, ce chiffre est de 43 % entre les pays d’Asie. La part de l’Afrique dans le commerce mondial est passée de 6% à 2% lors des deux dernières décennies. Et encore : si l’Afrique du Sud est exclue des calculs, ce chiffre tombe à 0,6%.

La crise alimentaire actuelle a cependant mis en exergue le besoin urgent que l’Afrique dessine une stratégie pour répondre aux besoins croissants de ses populations. Relever le défi alimentaire en Afrique implique d’aller bien au-delà de l’aide du Président Bush. Ce dont l’Afrique a besoin est un engagement plus sérieux de la part des américains : un engagement à redonner de la vie aux négociations actuellement moribondes, et ce, en mettant en œuvre de manière unilatérale des réformes graduelles mais substantielles dans leur politique agricole.

Une telle démarche constituerait une pression pour que l’U.E. réduise aussi ses subventions. Cette politique permettrait une augmentation de la croissance qui serait bénéfique aux agriculteurs africains qui continuent de voir leurs produits écartés du marché mondial du fait d’une concurrence déloyale imposée par des politiques protectionnistes.

Thompson Ayodele est directeur exécutif de l'Initiative for Public Policy Analysis, un think tank du Nigéria. Cet article est paru originellement sur Africanexecutive.com et a été adapté en français par notre équipe.