Le malaise des banlieues

Version imprimableVersion imprimable

Emmanuel Martin, le 3 juin 2008 -
Dans de nombreux pays développés le malaise des banlieues se fait sentir depuis de nombreuses années. En France par exemple, pays de l’égalité et de la fraternité, ce malaise a éclaté au grand jour durant les émeutes d’automne 2005. Les problèmes d’intégration des populations des banlieues, très souvent d’origine immigrée, sont très préoccupants. Ils nourrissent les tensions sociales, voire un double racisme, ralentissant d’autant l’intégration. Pourquoi cette dernière a-t-elle échouée ? Il y a sans doute de nombreuses réponses, mais l’une d’entre elles, qui est économique, est très rarement évoquée. Elle remet en cause d’une certaine manière l’idéal d’égalité. Cette raison est que l’on a voulu forcer des populations à rentrer dans un moule institutionnel qui ne leur correspondait pas.

La plupart des gens estiment que l’égalité au sein d’une nation requiert l’imposition des mêmes institutions aux quatre coins du territoire national, et notamment l’imposition des mêmes institutions économiques (c'est-à-dire les pratiques, standards, règles fiscales ou sociales etc. qui encadrent la vie économique). Mais cela suppose qu’un territoire national soit homogène en matière de développement, ce qui n’est jamais le cas. Dans les pays dits riches, on trouve des zones très développées, souvent au cœur des grandes villes, comme des zones littéralement sous-développées dans certaines banlieues ou campagnes reculées. Cette disparité économique est la plupart du temps atténuée par le biais de politiques de rééquilibrage, par exemple la fourniture d’infrastructures communes. Cette politique de redistribution peut sans doute contribuer à rapprocher des niveaux hétérogènes de développement, mais elle ne permettra jamais une égalité réelle.

Les institutions économiques d’un territoire dépendent en premier lieu du niveau de développement économique atteint. Vouloir imposer les standards institutionnels de la ville de Genève au milieu des montagnes bulgares ou de la Sicile constitue une erreur, pour des raisons économiques : certains standards institutionnels « coûteux » peuvent être possibles dans certaines zones développées, mais pas ailleurs. A titre d’exemple, le niveau de salaire minimum suisse ne peut pas être imposé en Bulgarie, sans créer une catastrophe. La raison en est-elle que les Bulgares sont moins capables que les Suisses ? Absolument pas, sinon d’ailleurs ils ne pourraient pas émigrer et trouver des emplois dans les pays plus riches comme ils le font. La raison est simplement que le niveau général de développement de l’économie bulgare est encore faible, et ce, parce que le marché bulgare est encore « petit ».

Cette notion de taille de marché est importante. Comparons un village de montagne et une capitale européenne. Les quelques habitants du village représentent un marché minuscule, qui permet tout juste de faire vivre un seul petit magasin d’alimentation générale. Au cœur de la capitale par contre, non seulement on trouve ces alimentations générales à tous les coins de rues, mais aussi tous les biens et services qui font une économie moderne, parce que la taille du « marché » y est très importante. En fait, la division du travail est beaucoup plus poussée sur un grand marché. Elle est beaucoup plus poussée d’abord en termes de biens et services finals proposés (division « horizontale »). Mais elle est beaucoup plus poussée ensuite du fait du nombre élevé d’intermédiaires au sein de la chaîne économique qui amène un produit ou un service donné au consommateur final (division « verticale »). A titre d’exemple, dans les zones reculées de campagne, il est commun qu’un même producteur s’occupe de la totalité d’un processus de production, des premières étapes jusqu’au consommateur final. En centre-ville, comme dans une économie très développée, on trouve toute une série d’intermédiaires, chacun se spécialisant dans une étape du processus de production.

Cette spécialisation permet des gains de productivité importants, c'est-à-dire plus de création de valeur. Cela signifie des revenus plus élevés. Il y a alors ici un cercle vertueux : un grand marché permet plus de spécialisation, qui génère plus de gains de productivité, qui génèrent à leur tour des revenus supplémentaires, donc un marché plus important encore, et ainsi de suite. C’est le mécanisme du développement économique, dans sa plus simple expression. Il faut bien sûr les conditions institutionnelles adaptées au niveau spécifique de développement pour rendre cette dynamique possible. Certes, le manque d’institutions fondamentales (telles que la protection de la propriété privée ou le respect des contrats) peut empêcher cette dynamique de développement. Toutefois un cadre institutionnel excessif et inadapté bloque également le développement.

Les banlieues sont victimes de ce cadre inadapté. Elles représentent en effet des zones moins développées, et pour plusieurs raisons. D’abord, les planificateurs urbains ont « ghettoïsé » pendant longtemps des milliers de gens sans prévoir de zones de commerce ou d’entreprise, empêchant de fait l’échange économique, source de développement, au niveau local. Ensuite bon nombre de ces populations ont pendant assez longtemps appartenu à des réseaux communautaires d’une part pauvres, et d’autre part peu ouverts (pour des raisons compréhensibles de non appartenance régionale, voire de langue, ou de culture pour les populations d’origine étrangère…) impliquant donc un « petit marché » avec un nombre restreint d’intermédiaires, une faible spécialisation et ainsi, un niveau de développement encore très en dessous du niveau moyen du pays.

Or, dans un souci d’égalité, l’Etat a tenté « d’intégrer » les populations en imposant toutes ses institutions, toutes ses règles du jeu, de manière homogène. Si certaines de ces institutions appliquées de manière homogène permettent effectivement de « tirer vers le haut » les populations des zones en retard (maintien de l’état de droit, infrastructure, éducation…), d’autres ont pour effet pervers de faire barrage parce qu’elles sont tout simplement trop contraignantes pour ces populations. On pense ici au niveau de salaire minimum trop élevé par exemple : les entreprises locales face à un marché restreint, sont trop pauvres pour pouvoir payer de tels niveaux, elles ne peuvent donc ni embaucher ni croître. Cette politique de l’homogénéité empêche ainsi l’intégration véritable d’une bonne partie de ces populations en les repoussant en définitive dans le secteur informel. A vouloir trop d’égalité, on peut tuer le processus qui y conduit, et pérenniser ainsi la fracture sociale plutôt que d’y remédier.

Emmanuel Martin est analyste sur UnMondeLibre.org.