Rareté ou opportunités : Quelle vision du monde ?

Version imprimableVersion imprimable

Emmanuel Martin, le 22 mai 2008 -
Avec la crise alimentaire, les discours sur le phénomène de la rareté sont légion. Pourtant, s’il est entendu que certaines ressources deviennent rares parce qu’elles sont épuisables, la plupart des phénomènes de rareté sont dus à l’incapacité de mettre en place des systèmes institutionnels permettant de juguler cette rareté. A l’image d’Haïti, où les réseaux informels d’approvisionnement ont été interdits pour taxer les marchandises, la rareté a été organisée par le politique. En interdisant le libre échange entre les peuples, ou en empêchant d’obtenir des titres de propriété qui donneraient à leurs populations les incitations à investir et se développer, certains Etats créent la rareté en étouffant les opportunités. Et plutôt que de chercher les causes dans leurs propres actions politiques, ils invoquent alors la « malédiction de la rareté » et défendent des politiques dont les effets pervers aggravent encore ce phénomène.

La politique de la réduction du temps de travail en France, qui vient juste de fêter ses dix ans, ou les penchants à l’antimondialisation, retracés dans le nouveau film Bataille à Seattle, illustrent aussi cette tendance à se focaliser sur un monde de rareté et à ignorer le monde des opportunités.

En France la loi sur la réduction du temps de travail découlait, disait-on, du constat suivant : que la croissance en France ne permet pas de réduire le chômage. Les hommes politiques expliquaient en autres que les entreprises « préféraient » accroître leur productivité plutôt que d’embaucher. Devant cet obstacle à la décrue du chômage, la solution adoptée est celle du partage du temps de travail : la taille du gâteau de l’emploi ne pouvant grossir, il faut couper des tranches plus fines pour que tout le monde ait sa part. Plutôt que de se tourner vers les vraies causes du chômage, qui sont institutionnelles – les obstacles réglementaires à l’embauche et à la création d’entreprise, les politiciens français ont invoqué à l’époque la logique de la rareté : l’emploi est rare, il faut donc partager. Cette logique de la rareté se retrouve aussi au cœur du discours antimondialiste.

Le film « Bataille à Seattle », tiré de faits réels retrace les évènements de novembre 1999 à Seattle, où des manifestants antimondialisation avaient empêché le déroulement de la cérémonie d’ouverture du sommet de l’Organisation Mondiale du Commerce. Les boutiques de marques « mondialisées » sont saccagées. Le maire de la ville déclare le couvre-feu. Six cent arrestations sont effectuées. La liberté du commerce est conspuée durant quatre jours de chaos. Il ne fait aucun doute pour les manifestants que l’extension territoriale de la dynamique de marché libre ne peut être que source d’exploitation, d’inégalités et de pauvreté de masse. Alors que l’intégration à l’économie mondiale tire en réalité chaque année des millions de gens hors de la pauvreté, le fond du discours du mouvement antimondialisation à Seattle repose lui aussi sur la logique de la rareté : la richesse, étant selon eux, rare et limitée, elle doit être partagée.

Pourtant, réduire les possibilités de travailler (comme l’impliquent les 35 heures en France), de même que réduire l’espace d’échange (comme l’implique le discours antimondialisation) équivalent à étouffer tout un ensemble d’opportunités, et par répercussion, étouffer aussi le potentiel de progrès économique. Les politiques fondées sur la logique de la rareté, adoptées par certains décideurs, empêchent donc le recul durable de la pauvreté. En se focalisant sur la « rareté », ces décideurs envisagent un monde fermé, statique, où le progrès des uns ne peut se faire qu’au détriment des autres. L’attitude qui consiste au contraire à se concentrer sur les opportunités envisage un monde ouvert, toujours en mouvement, où l’échange permet à tous de progresser. Cela étant, l’exploitation de ces opportunités suppose un cadre institutionnel économique et politique adéquat.

Depuis un mois, des voix se sont élevées pour dire que la crise alimentaire actuelle est une opportunité pour développer l’agriculture. Voilà un discours qui semble aller dans le bon sens. Mais il ne faudra pas oublier de remédier aux obstacles institutionnels empêchant « d’ouvrir le monde » aux opportunités, pour qu’il progresse enfin dans sa globalité.

Emmanuel Martin est analyste sur UnMondeLibre.org.