De l’instrumentalisation de la souveraineté en Afrique

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Hicham El Moussaoui, le 2 mai 2008 –
Suite aux propos du chef de la diplomatie belge Karel de Gucht, dénonçant « les privilèges fabuleux» des hommes politiques congolais, le Président Joseph Kabila s’est insurgé contre toute volonté de mise sous tutelle de son pays. Loin de nous l’idée de justifier toute ingérence dans les affaires congolaises, mais nous sommes quand même obligés de relever que cet argument de protection de la souveraineté revient souvent chaque fois qu’un dirigeant africain est mis en cause. Mugabe n’a pas hésité à déclarer récemment, suite à l’augmentation de la pression internationale, que « le Zimbabwe n’est pas à vendre », comme si le respect du processus démocratique menaçait la souveraineté de son pays. Ces mêmes dirigeants aujourd’hui, et d’autres dans le passé, se plaçant comme les garants de la souveraineté de leurs pays, ont instrumentalisé celle-ci pour justifier, d’une part, des politiques de développement nationalistes inefficaces, et d’autre part, l’inertie et le statu quo. Si nul ne peut contester la souveraineté territoriale de nos pays africains, notamment sur les ressources naturelles, condition sine qua non de développement économique, l’instauration d’un dirigisme étatique pour la sauvegarder produit souvent l’effet inverse, à savoir le renforcement de la dépendance du pays vis-à-vis de l’étranger.

Au lendemain de leur indépendance, plusieurs décideurs des pays africains (Algérie, Congo ex-Zaïre, etc.), ont mis en place une stratégie de développement autocentré fondée sur la non-dépendance : substitution de productions locales aux importations ; instauration de barrières tarifaires et non-tarifaires pour réduire la concurrence extérieure ; nationalisation des entreprises et mise en place de monopoles publics. Malheureusement, ce choix stratégique s’est soldé par des échecs à tous points de vue. La faiblesse de la part de l’industrie dans la création des richesses et la désuétude des appareils industriels africains témoignent de l’échec de la stratégie de « l’industrie industrialisante » qui a plongé les pays africains dans la dépendance en biens industriels vis-à-vis de l’étranger. La substitution des productions locales aux importations a été un fiasco qui s’est traduit par l’explosion des factures des importations, le creusement des déficits commerciaux de nombreux pays Africains et leur endettement massif. Aujourd’hui, avec 14 % de la population mondiale, l’Afrique n’assure que 2,9 % des exportations mondiales. Les monopoles publics et les nationalisations ont généré de la mauvaise gouvernance et l’accroissement de l’endettement public.

Il est généralement admis que l’élément central de la souveraineté d’un pays, en l’occurrence économique, réside dans la liberté et la capacité de faire ses propres choix. Dans ces conditions, force est de constater que l’adoption d’une conception autarcique de la souveraineté a donné à bien des pays africains l’illusion de la liberté, mais a surtout compromis leur capacité à évoluer vers l’autonomie. En effet, cette conception autarcique de la souveraineté a conduit non seulement à des échecs mais a, qui plus est, servi d’alibi pour bloquer les réformes.

Ainsi, jusqu’à 1994, l’Algérie a résisté au changement au nom de la souveraineté. Même si les recommandations de la Banque mondiale et du FMI peuvent être discutées, rien n’empêchait les décideurs algériens par exemple d’entreprendre les réformes structurelles qui s’imposaient d’elles-mêmes. Le même constat peut être prolongé pour des pays comme le Zimbabwe et la République Démocratique du Congo (RDC) où les dirigeants ne se contentent pas seulement d’engluer leurs pays dans l’inertie, mais font de la souveraineté le fonds de commerce de leurs activités prédatrices. Ceci a été le cas aussi de la politique mobutiste de "zaïrianisation" des biens des résidents étrangers en 1974, qui fut en fait un simple transfert de propriété au bénéfice des membres du gouvernement et de leurs alliés, sous couvert de politique de développement nationaliste. Par ailleurs, pendant que des dirigeants africains accusaient les occidentaux de piétiner la souveraineté de leurs pays, ils ne rechignaient pas à détourner l’argent de l’aide au développement, qui nourrit leurs réseaux de patronage. Ce deal de la souveraineté contre des ressources financières est au cœur du sous-développement et du blocage institutionnel que connaissent plusieurs pays africains (Congo, Tchad, Gabon, etc.)

Ce qui est en cause ici n’est pas le droit de sauvegarder sa souveraineté, mais les moyens d’y parvenir. Une plus grande intégration économique ne se traduit pas nécessairement par une perte d'indépendance. Au contraire, l’ouverture économique est le moyen pour que les pays africains puissent acquérir la force économique leur permettant de faire leur propres choix sans être contraints par des forces externes. En faisant le choix d’ouverture économique, la Chine n’a pas perdu sa souveraineté. Au contraire, grâce à la liberté de l’investissement et de l’échange, à l’instauration de la concurrence, la Chine a pu accéder aux capitaux et à la technologie nécessaires à toute émancipation économique. L’Afrique gagnerait à suivre cette voie car pour devenir autonome et donc réellement souverain, il est incontournable d’apprendre à devenir performant. L’apprentissage de la performance ne peut s’effectuer que dans un contexte d’échange et d’ouverture, mais jamais dans un environnement fermé et protégé car dans ce dernier les incitations à se responsabiliser sont très faibles. Contrairement à l’idéologie de la souveraineté véhiculée par certains hommes politiques africains, ce sont les réformes allant dans le sens d’ouverture économique (la liberté d’investir, de produire, de consommer et d’échanger) qui sortiront leurs économies de la dépendance pour les amener vers l’autonomie et au bout du compte, à consolider leur souveraineté.

Hicham El Moussaoui est docteur-chercheur en économie.