Faire payer les pauvres

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Nonoy Oplas, le 8 avril 2008-
On entend de plus en plus dire que les pays riches devraient réduire drastiquement leurs importations en provenance des pays pauvres dont les usines anciennes émettent du CO2. Mais derrière cet « éco-protectionnisme » ne cache-t-on pas les bonnes vieilles recettes protectionnistes ? Et cela ne va-t-il pas frapper les pauvres de plein fouet ?

« Nous voulons désormais une décision contraignante selon laquelle nous prendrons les mesures pour protéger les industries (de l’UE) en 2012 au cas où il n’y aura pas d’accord » a déclaré José Manuel Barroso au Times de Londres le mois dernier, à propos des restrictions d’importations pour protéger les industries européennes fortement consommatrices d’énergie. Les taxes sur les importations ou les achats obligatoires de quota de CO2 sur les biens « des pays qui refuseraient un effort contraignant apparaît donc indispensable », comme a pu l’écrire le Président Sarkozy à M. Barroso en janvier.

La semaine dernière, le représentant des Nations unies en charge des pourparlers aux négociations sur le changement climatique à Bangkok, Yvo de Boer, a évoqué le spectre des « food miles » une taxe sur la nourriture importée : au plus la distance de transport est grande, au plus le taux est élevé. Cependant, il y aurait moins de carbone émis lorsqu’on cultive des haricots verts au Kenya et qu’on les expédie par avion en Europe que lorsqu’on les cultive en Europe pour les vendre sur un charmant petit marché de campagne.

Pour certains, ce n’est qu’un nouveau racket protectionniste qui ne fera rien ou très peu pour réduire les émissions de carbone. Il permettra en revanche d’augmenter encore les prix des denrées alimentaires alors que la flambée des prix cause déjà des manifestations du Mexique à l’Inde en passant par la Côte d’Ivoire ou l’Egypte.

Des sanctions commerciales de ce type ralentiraient la croissance mondiale mais certainement pas le changement climatique. Les barrières au commerce n’aideraient même pas les industries dans les pays développés. Après avoir avantagé quelques industries dans le court terme, elles causeraient par la suite une augmentation des coûts pour les industries et les consommateurs, étoufferait la croissance, l’innovation et la compétitivité sur les marchés mondiaux.

« L’objectif de réduire les émissions de l’UE de 50 à 80 % d’ici 2050 ne sert à rien si la pollution est déplacée – en important de plus en plus de produits intensifs en carbone en provenance du reste du monde. Pour que l’UE réduise ses émissions globales de CO2, des changements systémiques dans l’économie européenne sont nécessaires » a pu préciser un récent rapport du World Wide Fund for Nature(WWF). Le WWF souhaite que les pays développés importent des biens plus « propres » et les activistes écologistes, les syndicats, MM. Barroso et Sarkozy veulent que les pays développés réduisent leurs importations de biens intensifs en carbone, en particulier de la Chine, de l’Inde, de l’Afrique du Sud, et du Brésil. La Confédération Européenne des Syndicats demande des « taxes carbone » sur les importations.

La proposition de loi Liebermann-Warner qui passe en ce moment devant le Sénat américain appelle à une réduction de 20% des émissions en 2020 par rapport au niveau de 2005 et propose des taxes carbone sur les importations de pays n’ayant pas une législation carbone similaire. Cette proposition de loi est soutenue par la très influente Confrérie Internationale des Travailleurs Electriciens et l’American Electric Power (mais rejetée par l’administration Bush).

Le prétexte est que tout cela permettra d’aider à sauver la planète. Mais les sanctions commerciales ne pourraient empêcher le changement climatique ou la dégradation environnementale. Même abolir toutes les importations en provenance des pays en développement ne permettra pas d’obtenir des niveaux d’émission de carbone proche de ceux souhaités par les activistes.

Restreindre la croissance diminuera en fait l’aptitude des plus pauvres à se protéger des maladies, du climat extrême et autres impacts potentiels d’un possible changement climatique. Lorsque les pays sont pauvres les gens utilisent des technologies moins propres.

Mais aujourd’hui ce qui tue beaucoup de pauvres c’est la pauvreté justement, et pas le changement climatique : l’eau sale, le paludisme, la pollution des villes... Et seule la prospérité – qui passe forcément par la croissance économique – peut résoudre ces problèmes.

Réduire les exportations des pays pauvres diminuera leur revenu national, leur capacité à importer des produits des pays riches, y-compris des véhicules propres, des machines peu gourmandes en énergie, et des technologies de production moins polluantes. Nous sommes donc face à un cercle vicieux.

Les pays pauvres tels que le Guyana sont ceux qui souffriront le plus de ces mesures pour stopper le changement climatique, même si ce sont eux qui ont contribué le moins au problème » a déclaré le représentant du Guyana Andrew Bishop à Bangkok.

L’éco-protectionnisme brandi par les alarmistes du changement climatique ne fera donc qu’appauvrir les riches et tuer plus de pauvres.

Nonoy Oplas est agriculteur, producteur de télévision, et auteur aux Philippines