L'Afrique : Trop de leadership

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James Shikwati, le 5 avril 2008 -
Après des élections controversées et les violences qui ont suivi des deux côtés, le Président Mwai Kibaki et le dirigeant de l’opposition Raila Odinga peuvent devenir les véritables pères fondateurs du Kenya grâce à l’accord de partage de pouvoir qui a créé un poste de premier ministre. Beaucoup célèbrent un nouveau leadership fort, et cela alors que les Africains souffrent de beaucoup trop de leadership. Mais ce dont nous avons besoin, et ce de manière urgente, ce sont des institutions fortes.

Certains dirigeants étrangers aiment voir des leaders africains forts. Et les clans politiques au pouvoir en Afrique apprécient cette attitude. Quand Tony Blair était le Premier Ministre britannique, il a constitué une Commission pour l’Afrique qui a fait l’éloge de la « nouvelle génération de dirigeants africains ».

Malheureusement, une nouvelle génération ne garantit rien de nouveau : l’éloge de M. Blair à l’égard de Meles Zenawi, qui est membre de cette Commission et Premier ministre de l’Ethiopie, a été fait avant que la police de ce dernier ne tire sur la foule durant des manifestations contre la fraude électorale en 2005, et avant qu’il ne fasse emprisonner des milliers de gens et ne traîne en justice les dirigeants de l’opposition pour sous prétexte de « trahison et génocide ».

En fait, l’idée que les Africains ont besoin de Chefs peut être assimilé à une sorte de racisme. Lorsque la Belgique ou l’Italie traversent leurs crises politiques, on n’entend pas parler de leur besoin de leaders forts. Cela s’explique par le fait que la Belgique, en dépit de ses problèmes politiques quasi-tribaux, dispose d’institutions relativement saines, alors que ce n’est pas le cas pour le Kenya même lorsqu’il est en paix.

L’élection présidentielle controversée de 2007 a révélé l’existence de facteurs sous-jacents qui menaçaient de mettre le Kenya en pièces : pas simplement l’exploitation du tribalisme à des fins politique, la corruption, ou les réglementations foncières utilisées par les politiciens pour s’attirer des faveurs diverses, mais aussi la faiblesses des lois, des tribunaux et des commissions électorales.

Le problème central auquel nous faisions face était que nous étions privés de notre droit à la liberté économique, chaque individu au pouvoir pouvant en effet utiliser notre gâteau national de manière arbitraire. Le système politique lui-même transforme les gens que nous élisons en « monstres ». Le président Kibaki est arrivé au pouvoir en promettant de balayer le système corrompu de Daniel Arap Moi, mais ses amis ont fini par profiter des mêmes entreprises montées par la coterie de Moi.

On trouve des configurations similaires à la situation kenyane dans bien des régions, d’où le besoin urgent de promouvoir le (véritable) « gouvernement pour le peuple par le peuple » : les Africains sont en effet fatigués du « gouvernement pour les clans et par les clans ».

Les politiciens kenyans doivent se rappeler du fait que les disputes postélectorales ont émergé dans les villages et pas dans les villes, débordant par la suite en violence, tuant un millier de personnes et en déplaçant un million. Cette colère généralisée ne s’éteindra pas simplement grâce à un règlement au sommet de la pyramide, dans la capitale.

L’accord de partage de pouvoir au Kenya doit être le commencement d’une réforme, et non la fin : nous avons un besoin urgent de réformer la constitution pour limiter le pouvoir discrétionnaire à tous les niveaux de l’Etat. Nous devons absolument bâtir la crédibilité de nos institutions telles que le parlement, le judiciaire et la présidence.

En effet, la crédibilité de la législature est ébranlée par le fait que les candidats des deux côtés achètent des votes durant la campagne.

Le judiciaire est non seulement inefficace, mais on sait aussi qu’il a agi selon les caprices de l’exécutif. Ce qui explique le rejet par l’équipe Raila de résoudre l’incident électoral devant les tribunaux.

Nous avons besoin de réglementations plus simples, un cadastre opérationnel, un véritable registre du commerce, et un marché boursier digne de confiance. C'est-à-dire tous ces éléments qui sous-tendent la stabilité et le progrès.

Pour se stabiliser, le Kenya doit d’abord s’assurer que l’on réponde aux griefs qui ont alimenté la violence post-électorale, et ce, dans un processus juste qui permettrait de remettre les « compteurs à zéro », avec des compensations et même peut-être le pardon.

Avec l’état de droit et la liberté économique, les talents individuels et le travail acharné détermineront la réussite dans le domaine économique mais aussi social. En effet, aujourd’hui le patronage politique étouffe les véritables entrepreneurs, y compris les millions de paysans qui dirigent efficacement des petites entreprises.

Une économie libre aiderait à améliorer l’usage de la terre et libérerait ceux qui sont actuellement enchaînés à leurs terres parce qu’ils n’ont pas le droit de la vendre et ne peuvent non plus obtenir les prêts qui leur permettraient d’investir pour améliorer leur production.

Cet accord de paix dont le médiateur a été par le Secrétaire Général des Nations-Unies Kofi Annan est un pas en avant pour se débarrasser de notre présidence monarchique, mais cela n’est qu’un début.

Si des gens de bonne volonté veulent aider les Africains à créer les fondements de la stabilité et de la prospérité, ils doivent arrêter de transmettre de l’argent à des dirigeants incompétents et corrompus. La Banque mondiale a mené des analyses sur le soutien très largement accru qu’elle a fourni au gouvernement de Kibaki. Elles montrent que les trois quarts des projets comportent des « cas avérés de fraude et de corruption qui cadrent avec des audits précédents », comme a pu le rapporter le Wall Street Journal du 6 mars.

Si les donateurs ne peuvent résister à l’envie d’aider, promouvoir l’entrée de capitaux pour les entrepreneurs africains serait la meilleure façon de créer des sources alternatives de croissance.

Nous Kenyans devons transformer le pouvoir discrétionnaire et la violence en vigilance. Seules des institutions solides, et non la foi en des individus, pourra sauver le Kenya et l’Afrique et nous permettre de générer notre propre prospérité.

James Shikwati est le directeur de l’Inter-Region Economic Network. Le mois dernier le Forum Economique Mondial l’a consacré un des Jeunes Dirigeants Mondiaux pour 2008.