La rhétorique électoraliste en France : entre « Réforme » et « Progrès »

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Emmanuel Martin, le 20 mars 2008 -« La guerre c’est la paix, la liberté c’est l’esclavage, l’ignorance c’est la force ». Ces mots de 1984 nous ont appris à nous méfier de la déformation du langage et de l’inversion de son sens dans les régimes totalitaires. Ils font généralement sourire dans les démocraties, où les gens pensent souvent qu’il y a longtemps que le discours public y est immunisé contre de tels stratagèmes. Pourtant, il se pourrait bien que la désinformation par l’inversion du sens des mots n’y soit pas si étrangère à la pratique politique. Il ne s’agit pas ici de tomber dans la paranoïa qui nourrirait une vision de la conspiration, mais bien de tenter d’analyser l’usage du glissement sémantique comme arme dans le combat électoral. Et le cas français peut servir d’exemple instructif.

Dix mois après l’accession à l’Elysée de Nicolas Sarkozy, les élections municipales et cantonales en France étaient un rendez-vous attendu. Vote sanction ou pas ? Les commentaires vont bon train. Cependant il est un point qui est rarement soulevé par les journalistes politiques. Il concerne justement l’analyse critique de la rhétorique utilisée par les partis pour se définir. La majorité présidentielle se définissait en effet comme le camp de la « réforme », et la gauche comme celle du « progrès ». A l’aune des politiques accomplies par le passé et des « idées » proposées, ces labels décrivent-ils fidèlement les programmes des partis ?

La droite française comme parti de la réforme ? Elle se targue de l’être. La réforme vise en théorie à simplifier les structures de l’appareil d’Etat et des collectivités territoriales, pour les remettre au service des citoyens. Cette réforme est sensée faire en sorte que l’argent des contribuables soit dépensé de la manière la plus efficace possible. La réforme c’est donc redonner un sens à la démocratie : que les citoyens aient la garantie que leur argent est bien utilisé. La réforme cherche aussi à accroître la lisibilité institutionnelle pour que le jeu économique et social se fasse selon des règles plus simples. Car faciliter les règles du jeu c’est permettre plus d’opportunités, plus d’échanges, plus d’entreprises, plus de richesses, plus d’emploi.

La droite a-t-elle su réformer ? Même s’il est vrai que la mise en place de réformes prend du temps, il faut d’emblée noter que la droite a été pendant cinq ans aux affaires. Elle est restée contre le cumul des mandats des élus, elle a multiplié le nombre d’impôts et taxes, restreints les libertés individuelles, remis sur la table un protectionnisme sous couvert de patriotisme économique. Le Président s’est récemment prononcé contre la suppression du coûteux échelon départemental, pourtant essentiel à une réforme de l’administration publique. Même si elle a tenté d’avancer sur le sujet de la sécurité sociale (réforme des régimes spéciaux archaïques) ou sur l’école (avec la suppression de la carte scolaire centralisée), la droite est restée très en deçà de ce qui est requis en matière de réforme, quand elle n’a pas empiré les choses (réforme de l’université). Elle a tenté globalement une réforme trop timide ou inadéquate, mais sans tenter de l’expliquer, en restant dans un cadre politique conformiste - pour ne pas dire conservateur, avec un corps politique ne cherchant pas à se réformer lui-même, et qui ne tente pas de redonner sa liberté à la société civile.

La gauche française est-elle le parti du progrès ? Son message est déjà moins confus que celui de la droite, sans doute parce qu’il est plus populaire. C’est celui du progrès, de la solidarité et de l’humanisme. Mais la mise en application des programmes dits de gauche a-t-elle permis d’atteindre les buts affichés ? Quand la gauche française a eu l’occasion de mettre en pratique ses idées en 1981avec nationalisations, augmentations des salaires et minima sociaux, elle a conduit la France à la ruine en quelques mois. Le « programme commun de la gauche », loin de résoudre les problèmes du chômage et de l’inflation, les a durablement amplifiés. En lieu et place du progrès, c’est la régression économique, et donc sociale, qui a été générée.

Lorsque la gauche a mis en place les populaires « 35 heures » en 1999, elle a permis certes à des millions de français de travailler moins pour gagner autant. C’est ce que ces français ont vu. Mais ce qu’ils n’ont pas vu dans l’immédiat, c’est que la mesure n’a pas été financée par un coup de baguette magique : ce sont au final les impôts, la dette et les entrepreneurs qui ont financé la mesure si populaire. De la dette en plus, c’est se décharger de nos responsabilités sur les générations futures : ceci est contradictoire avec l’objectif de solidarité et d’humanisme. Des impôts en plus c’est moins de richesses échangées, et donc moins de richesse créée ; si étouffer les entrepreneurs peut satisfaire les revendications populaires d’égalitarisme, il faut être conscient que cela met aussi un frein à la création d’entreprises et à l’embauche. Dans tous les cas c’est du chômage en plus, moins de progrès économique et une politique de « solidarité » qui génère en réalité plus de misère sociale.

Il faut donc se méfier des slogans de la rhétorique électoraliste. Comme l’illustre le cas français, la « réforme » peut être bien souvent un habit du conservatisme, et le « progrès », celui de la régression économique et sociale. La réforme, le changement, cela ne s’impose pas, cela s’explique. Et ce, de manière claire et lisible. Et, surtout, cela commence par l’exemple donné par la classe politique. Parallèlement, le progrès, cela ne se décrète pas, cela se favorise par des règles qui permettent l’échange dans la société civile pour un véritable lien social (et non pas un système social obligatoire et faussement gratuit) et pour plus de dynamique entrepreneuriale. L’esprit d’initiative et l’esprit de service, dans la communauté ou sur le marché sont la seule clef du véritable progrès. Et c’est bien vers cela que doit tendre la réforme, que cela soit dans les démocraties dites « riches » ou dans les pays en développement voulant amorcer leur transition.

Emmanuel Martin est analyste sur UnMondeLibre.org.