Zimbabwe : Des élections pour qui ?

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Marian Tupy et David Coltart, le 18 mars 2008 -
Les élections législatives et présidentielles du 29 mars au Zimbabwe sont déjà truquées en faveur du dirigeant en place Robert Mugabe et de son parti, le Front Patriotique d’Union nationale et africaine au Zimbabwe, le ZANU-PF. Les perspectives électorales de ses deux opposants Morgan Tsvangirai (dirigeant du Mouvement pour le changement démocratique –MDC) et Simba Makoni, ancien ministre des Finances, ont fait couler beaucoup d’encre. Mais ni l’un ni l’autre n’ont de réelles chances de gagner. Car M. Mugabe sait que s’il ne conserve pas son poste de Président à Harare, l’alternative pour lui sera une cellule de prison à La Haye.

Il y a en effet un épais dossier qui permettrait de poursuivre M. Mugabe et le ZANU-PF pour crimes contre l’humanité. Ces derniers ont transformé un des pays africains les plus libres et relativement prospère en un cauchemar digne des romans d’Orwell. Depuis 1994 l’espérance de vie moyenne au Zimbabwe est tombée de 57 à 34 ans pour les hommes, et de 54 à 37 ans pour les femmes. Quelque 3500 Zimbabwéens meurent chaque semaine des effets combinés du Sida, de la pauvreté et de la malnutrition. L’inflation et le chômage atteignent des sommets surréalistes de 150.000 % (vous lisez bien) et 80 % respectivement. Le pays ne jouit plus de la liberté d’expression et de rassemblement, et l’Etat fait usage de la violence pour intimider ou assassiner ses opposants. En même temps, le dirigeant du Zimbabwe crie à un complot occidental imaginaire, concocté par Tony Blair et George W. Bush.

En toute logique, M. Mugabe et le ZANU-PF auraient dus être depuis longtemps évincés du pouvoir par la voie électorale. Mais cela a été rendu quasiment impossible car une des premières mesures de M. Mugabe a été d’écraser toute menace à son règne. En août 1980, le Premier Ministre Mugabe, fraîchement élu, demandait de l’aide à Kim Il Sung, le dictateur de Corée du Nord, pour mettre en place une unité spéciale de l’armée dont la tâche était de réprimer l’opposition interne. Paradoxalement, les dissidents potentiels que M. Mugabe voulait éliminer n’étaient pas la petite majorité de blancs Rhodésiens, mais ses propres camarades dans le combat pour un règne de la majorité : l’Union du peuple africain au Zimbabwe (ZAPU).

Marxiste militant, envisageant alors un Etat tenu par un seul parti, M. Mugabe savait que le ZAPU et son dirigeant charismatique Joshua Nkomo pouvaient devenir la seule opposition sérieuse à son hégémonie dans le long terme. M. Mugabe envoya donc en 1983 ses escadrons de la mort entraînés en Corée du Nord rendre visite au bastion de Nkomo au Matabeleland, où ils tuèrent 20.000 civils. Ce massacre a vidé la ZAPU de ses forces et obligé Nkomo à partir en exil. En 1987, il finit par accepter de fondre son parti dans le ZANU-PF en échange du titre -insignifiant - de vice-Président du Zimbabwe.

La stratégie de M. Mugabe a payé. Avec un minimum d’opposition il a maintenu son pouvoir jusqu’à la naissance du Mouvement pour le changement démocratique en 2000. Ce mouvement a émergé à la suite de l’intervention calamiteuse du Zimbabwe dans la guerre civile congolaise et la gestion économique catastrophique du pays par le parti unique. Depuis l’émergence de cette nouvelle force d’opposition, M. Mugabe a adopté un ensemble de mesures toujours plus répressives pour la contenir, avec des conséquences économiques désastreuses.

La détresse de M. Mugabe en cas de défaite aux élections est alors compréhensible. Au moment où il perdrait le pouvoir, il pourrait rapidement se retrouver sur le banc des accusés. Le nouveau gouvernement recevrait sans nul doute d’énormes pressions pour assurer que M. Mugabe comparaisse à son procès pour répondre de ses crimes. La rumeur a couru d’un exil vers un pays ami comme l’Angola ou la Malaisie, mais cela est peu probable. Charles Taylor avait quitté avec ruse la présidence du Libéria en 2003, avec la promesse d’une vie tranquille au Nigéria. Pourtant, trois ans plus tard, on l’expédiait à La Haye.

Même si les candidatures de MM. Tsvangirai et Makoni sont sans espoir, elles ne sont pas sans signification. En effet, une élection truquée saperait encore plus la légitimité de M. Mugabe. Elle agirait comme un énergisant pour les structures locales de l’opposition et permettrait sa représentation au Parlement du Zimbabwe. Surtout, elle rendrait possible un autre mandat de cinq ans du dirigeant octogénaire, et prolongerait encore le déclin économique du pays. Cette perspective pourrait forcer des parlementaires plus raisonnables du ZANU-PF, dont beaucoup espèrent en silence une victoire de M. Makoni, à quitter le navire et rejoindre les rangs de l’opposition.

Dans l’éventualité de manifestations populaires, l’attitude de l’armée et de la police sera cruciale. M. Mugabe a déjà dépensé sans compter pour acheter la loyauté des officiers. Mais le problème est que la majorité de l’armée, composée de simples soldats, reste pauvre, affamée et sans illusions. Sachant que M. Mugabe ne peut pas se permettre de perdre le pouvoir, il s’agrippera à ce dernier autant qu’il le pourra. Il se retrouvera alors à la tête d’un tigre de papier, incapable d’arrêter une explosion de ressentiment populaire.

Marian Tupy est chercheur au Cato Institute et David Coltart est parlementaire zimbabwéen, membre du Mouvement pour le changement démocratique (MDC). Cet article a paru en anglais dans le Wall Street Journal le 14 mars 2008.