Contrôle des prix : Des effets pervers trop souvent occultés

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Hicham El Moussaoui, le 29 février 2008 -
Suite à la récente flambée des prix des produits alimentaires de base, de nombreux pays en voie de développement (Algérie, Maroc, Tunisie, Zimbabwe, etc.) ont décidé de contrôler les prix en imposant des prix « plafonds » aux offreurs moyennant des compensations financières afin de soutenir le pouvoir d’achat des consommateurs. Si la fin poursuivie semble louable, pourrait-on soutenir que le contrôle des prix est le moyen approprié pour y parvenir ? L’observation des expériences de plusieurs pays montre l’existence d’effets pervers trop souvent occultés.

En effet, après que le gouvernement du Zimbabwe ait imposé aux détaillants de baisser leurs prix de plus de 50%, les denrées alimentaires de base (farine de maïs, lait) ont disparu des magasins. Le même phénomène a été constaté en Tunisie où le contrôle des prix, moyennant une compensation partielle des producteurs, a contribué à l’aggravation de la pénurie du lait. Comment expliquer ce phénomène? Au Zimbabwe, la limitation légale des prix était synonyme de faillite pour les producteurs et les distributeurs, ce qui les a poussé à arrêter de produire et de commercialiser les produits concernés. En Tunisie, suite à l’instauration d’un prix plafond du lait en échange d’une subvention partielle, le prix administré ne couvre plus entièrement les charges, ce qui n’incite pas les producteurs à augmenter leur offre, d’où la pénurie. Dans les deux cas, le contrôle des prix, bien qu’il puisse paraître bénéfique dans l’immédiat aux consommateurs, finit par leur porter préjudice et provoquer la pénurie des produits. Et pour cause, en imposant des prix artificiellement bas, les décideurs politiques désincitent les entrepreneurs à produire et à investir.

Dans le même ordre d’idées, contrôler le prix est susceptible de provoquer la pénurie d’un bien en rendant sa production moins rentable que d’autres. A ce titre, l’administration du prix du lait en Algérie a rendu plus rentable d’engraisser le bovin et l’envoyer aux abattoirs que d’investir dans la production laitière, d’où la pénurie du lait. Par ailleurs, en maintenant les prix à des niveaux artificiellement bas, le contrôle des prix incite les consommateurs à maintenir leur niveau de consommation habituel, empêchant ainsi l’ajustement de la demande à la baisse, ce qui contribue finalement à entretenir la flambée initiale des prix. A cet égard, rappelons l’épisode américain où le contrôle des prix, instauré par le Président Nixon, s’est soldé par une exacerbation de l’inflation initiale qui a dépassé les 10% en 1974.

Le soutien du pouvoir d’achat que les tenants du contrôle des prix promettent aux consommateurs est illusoire. En effet, l’Etat supporte la hausse des prix soit en augmentant la pression fiscale, soit en creusant le déficit budgétaire et donc la dette publique. Autrement dit, ce que les individus reçoivent de l’Etat sous forme de prix subventionnés, ils le payeront indirectement sous forme d’impôts et d’endettement car l’Etat ne possède de richesse que celle créée par les contribuables. Comme le disait l’économiste français Frédéric Bastiat, avec des mesures de ce type, il y a ce que l’on voit (la subvention pour le « soutien du pouvoir d’achat »), mais il y a aussi ce que l’on ne voit pas (l’argent des subventions qui aurait pu être affecté à des investissements plus utiles, en infrastructures par exemple). Par ailleurs, Il faut savoir que ces subventions sont souvent détournées par les industriels qui organisent et créent la pénurie en pratiquant la rétention des stocks augmentant artificiellement les prix (pénurie de la farine au Maroc). Comment sortir d’un tel engrenage ?

D’abord, les subventions et les aides redistribuées par les caisses de compensation (Maroc, Algérie, Tunisie, Zimbabwe, etc.) ne doivent plus être généralisées mais ciblées. Concrètement, plutôt que de subventionner les producteurs, il serait plus judicieux de laisser les prix se former librement et d’accorder directement, lors des périodes de crise, aux consommateurs, pour assurer la survie des plus nécessiteux, des aides ponctuelles à la consommation des produits de première nécessité (sous forme de bons d’achat par exemple). Grâce à sa transparence, ce dispositif permettra à la fois de prévenir les abus et les pénuries.

Ensuite, le problème de pouvoir d’achat, soulevé par la flambée des prix, ne doit plus être réduit au prix car il est fonction également du revenu, d’où la nécessité d’agir sur les deux composantes. Du côté des revenus, il faudrait traiter les problèmes de chômage et de pauvreté en accélérant la réforme de l’environnement d’investissement afin de dynamiser la croissance et la création d’emplois. Du côté des prix, il faut, d’une part, traquer la fraude et les ententes sur les prix, et d’autre part, introduire la concurrence nationale et étrangère, notamment en supprimant les monopoles publics sur la production et sur la distribution, et en réduisant les taxes douanières pénalisant l’importation des produits alimentaires de base.

Bref, le contrôle des prix n’est pas un mécanisme viable pour protéger les consommateurs car outre la pénurie qu’il provoque, il se termine souvent soit par la hausse des prélèvements obligatoires (taxe directes et indirectes) soit par l’augmentation de l’endettement (et donc des taxes futures), ou encore les deux à la fois.

Hicham El Moussaoui est docteur-chercheur en Sciences économiques à l’Université Paul Cézanne.