Une nuit d'orage...

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Emmanuel Martin, le 27 février 2008 -
Quelque chose avait changé ce matin quand je me suis rendu à mon travail. L’orage de cette nuit a bien arrosé la nature, dégageant ainsi un air vivifiant. Mais le quelque chose de différent est ailleurs. Généralement, après un orage, je peste contre les flaques d'eau qui salissent ma voiture. Et quand il n’y a pas eu d’orage, je peste, aux mêmes endroits, contre les trous dans la chaussée qui détériorent peu à peu mes amortisseurs et font le bonheur de mon garagiste. Je me demande d’ailleurs souvent si les fabricants d’amortisseurs ne donnent pas des pots-de-vin aux divers responsables de la voirie pour qu’ils laissent la chaussée dans un état calamiteux. Aujourd’hui les trous qui me font tant râler depuis des mois et des mois, ces trous sur une route dans un pays dit « riche », la France, où l’Etat dépense 54% des ressources nationales, ces trous ont été – enfin - rebouchés. Aucun d’eux n’a été oublié…

Dans bien des œuvres fantastiques les éclairs des orages donnent naissance à des phénomènes surnaturels et à la génération de nouveaux héros aux superpouvoirs. Je me demande alors si quelque héros aux allures de Père Noël avec une hotte pleine de bitume n’aurait pas été « généré » la nuit dernière, miraculeusement transformé au contact de la puissance démesurée de la Nature. Je me demande si ce héros n’aurait pas aussi acquis le pouvoir d’entendre en l’espace de quelques secondes, toutes les complaintes des automobilistes de ma commune depuis que le travail des derniers rebouchages, il y a des lustres, est à refaire. Et tel l’homme du miracle au pied du sapin de Noël, notre nouveau héros aurait exaucé la nuit dernière le vœu de tous les automobilistes : reboucher ces trous qui me font serrer les dents, taper sur le volant et me remémorent un souvenir douloureux.

En effet, chaque fois que je roule dans un de ces satanés trous, je me rappelle automatiquement avoir payé 23 % d’impôts locaux en plus cette année, près d’un mois et demi de salaire en tout. Je me rappelle aussi ne pas avoir bien compris pourquoi, puisque je n’avais pas constaté une augmentation des services reçus en contrepartie. Je me rappelle aussi avoir demandé à ma mairie une explication. J’ai même reçu, comme tous les gens de ma commune, une lettre du maire à propos des hausses d’impôts locaux. Bien sûr cela n’est pas que « à cause de la commune ». C’était surtout « à cause » du département et de la région. Mais c’était surtout « la faute à l’Etat » : toutes ces pauvres bureaucraties locales recevraient moins de l’Etat pour financer leurs projets. Donc, elles ne pouvaient que répercuter le coût de leurs dépenses sur le contribuable local. « C’est malheureux, mais c’est comme ça ». Et oui. Mais pourtant, il ne me semble pas que l’Etat m’ait demandé moins en contrepartie ? Bizarre…

Tout cela me fait penser à mes cours d’économie publique, à la fac. Et repenser à ma fac dans ce contexte me remémore qu’un matin il y a une quinzaine d’années, en me rendant justement à la fac, j’avais connu une expérience similaire à celle d’aujourd’hui. J’avais constaté que la rue piétonne que la plupart d’entre nous empruntions avait changé elle aussi. Elle était systématiquement recouverte de feuilles mortes, au milieu desquelles émergeaient des papiers gras ou des cannettes, mais surtout des îlots fort peu sympathiques de défécations canines qui semblaient prendre un malin plaisir à se cacher sous les feuilles. Et ce matin-là, la rue avait été débarrassée de ses habitants gênants. Et là, soudain, tout se mélange dans ma tête : la rue piétonne, les trous, mes cours d’économie publique. Et un éclair surgit : non pas d’orage, mais entre mes petits neurones.

Lors de mes cours d’économie publique j’avais appris une théorie qu’on nomme « Public Choice » en anglais. Cette théorie explique entre autres que les électeurs ne sont pas capables de se renseigner sur tous les problèmes que sont censés « résoudre » les hommes politiques pour lesquels ils doivent voter. Cela leur demanderait trop de temps et d’énergie. Ce n’est donc pas comme quand on achète un four à micro-ondes. Pour le choix d’un homme politique, les électeurs restent donc généralement ignorants rationnellement, et fondent leur décision de vote, sinon sur une idéologie, sur une évaluation très subjective des « résultats » du candidat sortant juste avant les élections. Et l’équipe politique en place a alors une sorte d’obligation stratégique de donner des « résultats qui se voient » durant la période électorale. Des résultats en toc évidemment ! Ceci explique par exemple les politiques inflationnistes des années soixante et soixante dix : en manipulant l’offre monétaire au moment approprié, on parvenait à créer un boom économique artificiel juste avant les élections.

Tout s’éclaire : la rue piétonne nettoyée, les trous de la route rebouchés. Je réalise qu’à chaque fois c’est avant… une élection ! Pas de héros aux superpouvoirs donc ! Et là, en réalité, un sentiment dérangeant me gagne. Je repense au vieux slogan « Elections, piège à c… », puis à l’augmentation scandaleuse de mes impôts locaux. J’ai réellement la sensation d’être le dindon de la farce. Je me dis alors que nous sommes des lâches. Je me dis que nous devrions refaire une révolution pour récupérer notre droit à une représentativité digne de ce nom. Et je me dis que cela passerait par une véritable responsabilisation de nos hommes politiques : décentralisation réelle, délimitation très claire et réduction des domaines de compétences, concurrence fiscale entre territoires pour en améliorer la gestion, inscription dans la constitution de l’impossibilité de dépasser un certain taux de pression fiscale, un certain taux de croissance des impôts demandés, et un certain pourcentage de fonctionnaires, imposer le siège des associations de contribuables aux conseils municipaux, départementaux et régionaux, donner de vrais pouvoirs à la Cour des Comptes… Et puis là, bien sûr, je réalise soudain que je retombe dans la science fiction.

Emmanuel Martin est analyste sur UnMondeLibre.org.