Le Maghreb et son union chimérique

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Nouh EL HARMOUZI & Youcef MAOUCHI, le 21 février 2008 -
Au moment où le processus d'intégration régionale en Europe, en Asie et en Amérique réalise des avancées remarquables, les pays du Maghreb continuent d'affronter de façon isolée les nombreux défis économiques, géopolitiques et sécuritaires que leur impose la mondialisation.

Dans les années soixante, Roger Le Tourneau, historien du Maghreb pré-contemporain, affirmait déjà que « l'idée d'unité nord-africaine est née avant tout d'une réaction contre l'emprise française sur les trois pays du Maghreb : avant d'être une idée constructive, elle s'est manifestée surtout comme un réflexe de défense, comme l'addition d'un triple sentiment commun, celui de la domination française… Autrement l'Afrique du Nord risque fort de connaître à nouveau le sort qui lui est déjà échu plusieurs fois, c'est-à-dire d'en rester aux luttes intestines, à la stagnation économique et technique ».

Le Tourneau a su mettre le doigt (et ce, une vingtaine d’années à l’avance) sur une partie des causes qui feront de l’unité nord africaine un projet mort né.

Plus qu'une simple union politique, les objectifs de l'Union du Maghreb Arabe (UMA) sont la libre circulation des biens et des personnes ainsi que l’harmonisation des règlements douaniers afin d’instaurer une zone de libre-échange. Il est également question de mettre en place une monnaie unique capable de consolider le commerce intra-Maghrébin.

L'objectif est certes louable, car l'échange est par définition profitable à ces pays qui ne pourront pas aspirer à un développement quelconque et jouer dans la cour des grands tant qu'ils continueront de s’ignorer.

Fait paradoxal pourtant, cette union fait du surplace depuis 18 ans et ce en dépit des bonnes intentions affichées. Pire encore, et jusqu’à l’écriture de ces lignes, la frontière Algéro-Marocaine est toujours fermée.

Il en résulte que les échanges entre l'Algérie, le Maroc et la Tunisie ne représentent qu'une fraction minime des échanges totaux de chaque pays. Ils sont estimés à moins de 3% et restent bien en deçà de leur potentiel.

Le manque à gagner de cette faible intégration est évalué à 2 à 3% du PIB annuel total des pays maghrébins. Un tel constat ne manque pas de soulever des questions sur les raisons de ce blocage en sachant que la situation de ces pays ne leur permet pas de se payer le luxe d’un tel gâchis économique.

En plus des causes soulignées jadis par Roger le Tourneau, la stagnation est due, en partie, au fait que la structure de l’UMA a été calquée sur le modèle d’intégration européen dans un environnement politique maghrébin radicalement différent. Le projet de l’UMA s’est transformé, de facto, en une structure creuse venant alourdir un paysage politique déjà assez gangrené par la bureaucratie.

L’absence de volonté politique et d’un engagement plus fort de la part de nos dirigeants politiques est une autre cause du blocage. Rappelons que le conseil de la présidence, organe suprême de l’UMA composé des chefs d'Etats ne s’est pas réuni depuis 1994. Officiellement, c'est la crise du Sahara Occidental qui est systématiquement présentée comme étant « la » source de blocage du projet. Et ce n'est pas la création de la Communauté des Etats Sahélo Sahariens par le colonel Kadhafi, cherchant à faire cavalier seul, qui a arrangé les choses en menaçant directement la pérennité d'une UMA affaiblie de l'intérieur.

Ces blocages ne sont malheureusement pas sans conséquences sur un Maghreb fragilisé. En plus des pertes directes mentionnées plus haut, un autre volet doit être souligné. La jeunesse est atteinte du « syndrome du départ », ce qui peut être interprété comme l'expression la plus aboutie de l'échec des pays maghrébins et de leur politique.

Dans un contexte mondialisé, en perpétuel changement, il est urgent de dépasser ces blocages. Si les responsables politiques semblent paralysés par des conflits de leadership et sont otage d’un lourd héritage historique, il est pourtant primordial de trouver d’autres alternatives.L’intégration « par le haut » – piloter par les gouvernants – ayant montré ses limites, une intégration « par le bas » mérite d’être explorée.

Cette intégration « par le bas » passe par le renforcement et la l’intensification des rapports économiques et sociaux entre les acteurs privés des pays maghrébins.

En effet, le secteur privé (actuellement faible) et la société civile en général peuvent être une pièce maîtresse dans le développement des échanges intra-maghrébins. En effet les acteurs du secteur privé et de la société civile, cherchant à satisfaire leurs besoins mutuels, seront par définition prédisposés à jouer ce rôle en sachant que leurs intérêts dépassent les simples clivages communautaristes… Des clivages d’ailleurs souvent instrumentalisés et attisés pas les hommes politiques pour pérenniser leur pouvoir. Ce développement du secteur privé, qui se place ainsi au delà des considérations nationales étroites dans lesquelles se sont enfermés les pouvoirs politiques, permettrait de dynamiser la coopération et de renforcer les liens entre ces peuples. La coopération fondée sur la réciprocité et sur des échanges gagnant/gagnant peut être un facteur pacificateur, créateur d’ordre et de prospérité. Si une coopération spontanée et fructueuse se met en place, elle est capable de perdurer, de prospérer et de s’auto-renforcer. L’entraver (par des calculs politiques) peut être synonyme de lourdes pertes économiques, d’un grand mécontentement et d’impopularité politique.

La coopération est apparue même dans les tranchées pendant la Première Guerre mondiale. Au milieu de ce conflit cruel, les soldats du front qui se trouvaient face à face pendant de longues périodes s’abstenaient souvent de tirer pour tuer, dès lors que ceux de l’autre côté faisaient preuve d’une retenue réciproque. Les soldats violaient les ordres de leur propre haut commandement afin de parvenir à une coopération tacite…

Puisse cette petite histoire inspirer nos peuples du Maghreb.