Afrique du Sud : l’ironie d’une Présidence Zuma

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Rejoice Ngwenya, Harare, le 2 février 2008 -Si Jacob Zuma, le douteux nouveau président du Congrès National Africain (ANC) de l'Afrique du Sud obtenait aux prochaines élections une victoire - écrasante ou pas, cela serait de mauvais augure pour la politique du 21ème siècle en Afrique. Cette dernière n’est certes pas immunisée contre la rhétorique socialiste. Reste à espérer que les Sud-Africains seront assez sages pour savoir qu’il serait suicidaire en 2009 de sacrifier sur l'autel d’un populisme simpliste une domination régionale et continentale durement gagnée.

L’ascension de Zuma au trône de l’ANC nous donne l’occasion d’une réflexion historique sur ses racines. Jacob Zuma appartient à la lignée tribale des Zoulous, connue pour ses singeries militaires autoritaires sous le règne de Chaka Zoulou et de celui – moins exubérant - du Chef Gatsha Buthelezi. Nous savons que Buthelezi a essayé d’imposer l’influence politique des Zoulous sur l’Afrique de Sud contemporaine à travers son Mouvement Inkatha mais que ses efforts n’aboutirent qu’à un échec. De plus, son flirt avec le régime d'Apartheid a laissé une cicatrice qui a envoyé des signaux répulsifs à une nation ne voulant rien d’autre qu’une victoire absolue sur les oppresseurs. Les Zoulous sont donc restés complètement éclipsés dans la hiérarchie de l’ANC et beaucoup de sceptiques ont même cru que le PAC (Congrès Pan-Africaniste) était une meilleure plateforme pour les Zoulous, pour exprimer leurs sentiments nationalistes, que l’ANC dominé par les Xhosa. Et pourtant, le simple fait que les combattants de libération de l’ANC ont utilisé la marque Umkhonto weSizwe, un terme zoulou signifiant « la lance de la nation », fait que l’importance du contenu zoulou dans l’ANC – symbolisé par Zuma - ne peut désormais plus être ignoré. Mais je doute que cela représente un signal assez fort pour permettre l'ascension de Zuma au trône suprême.

Pour l'Afrique du Sud, le fait d’avoir un nouveau président national issu du processus politique de l’ANC ne serait en rien étrange ; après tout c'est le parti qui a produit de grands personnages comme Albert Sisulu, Olivier Thambo et bien sûr, l'icône mondiale Nelson Rolihlahla Mandela. En revanche, Thabo Mbeki, l’actuel Président n’est certainement pas considéré comme « un grand nom ». La plupart des Sud-Africains pensent en effet que l'approche « molle » de Mbeki face aux crises nationales du Sida, du chômage et de la criminalité ont été un fléau pour l’ANC. Cela signifie que le Sud-Africain noir moyen, Abensundu ou Uluntu, en 2009, sera enchanté de voir partir Mbeki.

Mais si, selon la constitution de l’ANC, Polokwane 2008 a « produit un futur Président » en la personne de Zuma, les Sud-Africains doivent, techniquement, se préparer à un cadre Zoulou populiste comme leader national. Cette prédiction peut sembler totalement incohérente avec une démocratie constitutionnelle qui rassemble de « grands » courants politiques comme le PAC, l'Alliance Démocratique (DA) et le Mouvement Inkatha. Mais malheureusement la politique en Afrique du Sud est mutuellement exclusive – c’est noir ou blanc. Et il est inconcevable qu'une nation qui a subi quatre siècles d'oppression des noirs par les blancs puisse voter pour un président blanc, même s’il s’agit d’un combat entre la vision libérale – et bien supérieure - de Hélène Zille (DA) et la rhétorique socialiste de Zuma !

Si les Noirs Sud-Africains votent pour Zuma en 2009, ils le feront en sachant qu'il est un homme qui ne s’intéresse pas aux questions du SIDA, des droits de la femme et de l'intégrité des pratiques d’affaires. Ils préfèreront sans doute vivre avec cela, plutôt qu'avec un autre mandat de Thabo Mbeki le « mou » ou de Hélène Zille la « blanche ». Et pourtant, selon l'Autorité Nationale des Poursuites Judiciaires (la version sud-africaine du FBI), Jacob Zuma a un passé de délinquant qui pourrait détruire la carrière politique de n’importe qui. Mais peut-être que, comme à la Maison Blanche, les scandales sexuels et les magouilles n’ont qu’un impact mineur sur la crédibilité politique en Afrique du Sud. Et encore, au moment où vous lisez cet article, l'Autorité Nationale des Poursuites Judiciaires a conclu que Jacob Zuma, qui a échappé de justesse à une condamnation pour viol, doit répondre de ses rapports avec le fraudeur emprisonné Shabir Schaik. Les analystes politiques reconnaissent que ce ne sont ni de simples présomptions ni un cas de harcèlement politique. Donc si Zuma est reconnu coupable, ce sera le signal de la fin de sa course à la présidence nationale, auquel cas son suppléant Kgalema Motlanthe pourra diriger Pretoria après 2009. Si Zuma survit, les Africains du Sud seront donc menés par un Président au passé de délinquant. Mais bien sûr, on pourrait rétorquer : « que tous les membres de l’Unité Africaine qui ont les mains propres lèvent la main ! »

Qu’est-ce que cela va changer pour nous pauvres Zimbabwéens ? Il faut comprendre que Mbeki a toujours eu une faveur à rendre à l'autocrate Robert Mugabe. En effet, le parti dirigeant zimbabwéen ZANU-PF avait « de mauvaises » relations avec l’ANC pendant les luttes de libération des deux pays. La raison n’était pas de possibles différences idéologiques, mais qu’à l’époque, Olivier Tambo de l’ANC a simplement préféré l'amitié, au Zimbabwe, du plus aristocratique Joshua Nkomo, le rival politique féroce - et crédible, de Mugabe. Ainsi, les combattants de Umkhonto weSizwe de l’ANC avaient été en service dans la « ZIPRA » (Armée Révolutionnaire du Peuple du Zimbabwe) de Nkomo en Rhodésie. Après l'indépendance du Zimbabwe en 1980, ces derniers ont eu besoin de conserver une arrière-garde militaire en dehors de l’Afrique du Sud, au Zimbabwe. Mbeki avait alors eu la tâche délicate de négocier ce passage critique avec un Mugabe bien sûr hostile puisque l’ANC lui avait auparavant préféré son rival Nkomo. Depuis, Mbeki a une dette envers Mugabe. Ainsi pour les Zimbabwéens qui voulaient une action « radicale » de l'Afrique du Sud pour induire un changement politique rapide au Zimbabwe étouffé par Mugabe, Mbeki ne faisait pas l’affaire puisqu’il était redevable à notre dictateur. Pour nous, le départ inévitable de Mbeki n’est donc finalement pas si mal. Et non seulement Zuma a des fortes tendances Umkhonto weSizwe, mais son ascendance zouloue s’accorde avec la lignée Matebele de feu Joshua Nkomo.

En fait, d’un côté, les Zimbabwéens ont toutes les raisons d'être plus optimistes quant à l'approche « dure » de Zuma à l’égard de Mugabe. D’abord, ce dernier est accusé d'avoir massacré vingt mille Zoulous de la lignée de Zuma dans le Matebeleland. Ensuite, la ZANU-PF en veut aux alliances stratégiques entre l'allié clef de Zuma en Afrique du Sud, le COSATU (Le Congrès des Syndicats Sud-Africains) et l'ennemi de Mugabe au Zimbabwe, le Mouvement Démocratique pour le Changement (MDC), dans l’opposition. Mais d’un autre côté, les Zimbabwéens auraient aussi de quoi être pessimistes si Zuma était élu : si la politique populiste de ce dernier venait à détruire l'économie sud-africaine, trois millions d'exilés économiques Zimbabwéens en Afrique du Sud - qui soutiennent jusqu'à présent l'économie fragile de Harare à distance, seraient alors « morts et enterrés ». On voit donc toute l’ironie d’une éventuelle présidence Zuma.

Rejoice Ngwenya est activiste libéral au Zimbabwe