France : Quelle "politique de civilisation" ?

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Emmanuel Martin le 18 janvier 2008 - Lors de ses premiers vœux aux Français en tant que Président de la République Française, puis lors de la conférence de presse du 8 janvier, le Président français Nicolas Sarkozy a souhaité une « politique de civilisation ». En effet, selon lui « depuis trop longtemps la politique se réduit à la gestion, restant à l’écart des causes réelles de nos maux qui sont souvent plus profonds ». Voici qu’est donc proposée une « politique » de plus. Cette proposition peut laisser sceptique. Car à y regarder de plus près, il est possible de considérer que la politique aujourd’hui est une des causes réelles de nos maux profonds, et qu’elle est une des causes sans doute principales du processus de dé-civilisation que nous connaissons. C’est parce qu’elle étouffe ou corrompt bien souvent les dynamiques de liberté et de responsabilité de la société civile, que cela soit dans la sphère marchande ou dans la sphère non-marchande, que la politique a généré ce processus dé-civilisateur. De ce point de vue, une « politique de civilisation » digne de ce nom consisterait donc en une dépolitisation de la vie économique et sociale.

Les discours à la mode réclamant un « retour de la politique » pourraient nous laisser croire que, face aux « forces du marché », la politique a « disparu ». Pourtant, rien n’est plus faux : elle n’a jamais été aussi présente dans nos vies. L’interventionnisme politique connait un pic remarquable : des milliers de pages de réglementations sont pondues chaque année au niveau national et européen et les libertés sont peu à peu grignotées ; en France, l’Etat au sens large dépense plus de la moitié des ressources nationales (mais pour n’en investir qu’une infime partie) et la redistribution sociale y représente près d’un quart du PIB. En dépit des réformettes, le taux de pression fiscale avoisine toujours les 44 % du PIB. La politique est donc bien là. Sans doute même « trop là » puisque cette politique n’est pas efficace à plusieurs titres : comme l’a par ailleurs reconnu le Président français, il y a « urgence des réformes qui attendent depuis vingt ou trente ans ». Cette hypertrophie de la sphère politique a en réalité déréglé les processus civilisateurs de la société civile.

Car qu’est ce que la vraie civilisation ? Est-ce, pour une minorité, de faire bâtir des grands monuments par une majorité d’esclaves ? Est-ce d’organiser l’Etat parfait dans lequel chacun aurait sa place assignée, comme dans une fourmilière ou en ex-URSS ? Est-ce de donner à chacun des « minimums » dans tous les domaines au nom de l’égalité, en interdisant en même temps des « maximums » ? Ou est-ce de permettre l’épanouissement de chacun dans le service rendu aux autres de manières lucrative et non-lucrative ? Autrement dit, de permettre l’initiative communautaire et économique pour que se tissent des liens de dépendance mutuelle entre les hommes, liens qui imposent peu à peu la confiance, le respect, et la paix, et ce, parallèlement à la prospérité qu’ils permettent, c'est-à-dire des liens qui civilisent ? Car enfin de compte c’est cela qu’être civilisé : s’accomplir dans sa vie sociale et contribuer à la vie sociale par l’efficacité et la solidarité à travers la société civile. Or, la politique a étouffé depuis des décennies cette dernière.

La politisation du domaine « social » a tué l’initiative communautaire. La nationalisation de la solidarité a fait de nous des individualistes égoïstes qui n’ont cure du sort des autres : les Français sont en moyenne dix fois moins généreux que les Américains, peuple réputé pour son individualisme ; après la canicule de 2003 en France on se souvient que des centaines de corps ont attendu leurs familles pendant des semaines. En créant des « droits » sans contrepartie véritable, cette nationalisation a non seulement détruit le véritable lien social, les solidarités horizontales chères à Tocqueville, mais elle a aussi encouragé une mentalité de resquilleurs, de profiteurs du système : une bonne part des arrêts de maladie dans les Bouches-du-Rhône seraient de complaisance. Les associations aujourd’hui, qui devraient être le terreau de la vie communautaire, sont devenues des chercheurs de rentes dans les bureaucraties des collectivités locales, des « associations lucratives sans but » selon la formule de Pierre-Patrick Kaltenbach. Les solidarités naturelles ont ainsi été détruites au nom même de la solidarité, atomisant au sens propre les individus et faisant encore un peu plus de la France une société de défiance, d’autant moins « civilisée ».

L’éducation, essentiellement nationalisée elle aussi, faillit à sa tâche, transmettant de moins en moins le sens de la curiosité intellectuelle et l’envie d’apprendre. Les diplômes, comme les « droits à », donnent peu à peu l’impression d’être distribués et non plus mérités. On ne peut dès lors s’étonner que le dernier rapport de l’OCDE sur l’éducation n’ait pas été très flatteur pour la France. La grande entreprise de civilisation qu’est l’Education a été vidée de sa substance, les parents n’ayant d’ailleurs même pas le droit de choisir – et donc de contrôler - l’école de leurs enfants. Côtoyer le sort des autres, construire l’entraide, avoir envie d’apprendre et de progresser, voilà qui nous rend moins individualistes, moins hypocondriaques, moins nombrilistes, moins « dépressifs asociaux » et plus « responsables », allant de l’avant et faisant véritablement bouger le monde, c'est-à-dire plus civilisés, contributeurs à un « acte de civilisation ». Le Président parle de profondeur, mais la politique bien souvent n’a fait qu’instaurer la superficialité en retirant leurs responsabilités sociales aux citoyens.

L’initiative économique elle aussi a été étouffée par l’hypertrophie politique. Le commerce et l'industrie ont été de tous temps de puissants vecteurs de civilisation de par la prise de risque, l’innovation, la responsabilisation et l’accomplissement, mais aussi la pacification des relations entre les hommes qu’ils impliquent. Or, on a réussi dans ce pays à détourner les jeunes de l’entrepreneuriat : que plus des deux tiers des moins de vingt cinq ans rêvent de devenir fonctionnaire pour la « sécurité de l’emploi » et que de plus en plus de jeunes dynamiques fuient vers des cieux plus prometteurs outre-manche n’est pas un signe véritablement encourageant. Une civilisation, ça se bâtit aussi sur des entrepreneurs. Le Président a au moins signifié qu’il comprenait l’exaspération « quand vous voulez entreprendre ou quand vous voulez travailler davantage et que vous avez le sentiment que tout est fait pour vous en empêcher »…Mais les actes doivent suivre. Or, les réformes engagées pour redynamiser la sphère économique sont encore minimes par rapport aux enjeux.

La seule « politique de civilisation » qui vaille c’est d’avoir le courage de dire qu’il y a trop de politique justement, et de rendre sa liberté à la société civile pour que s’épanouissent les responsabilités. D’ailleurs, remettre la politique à sa place permettra peut-être enfin son efficacité à établir les conditions de la civilisation : le respect de l’état de droit et la garantie des droits individuels.

Emmanuel Martin est analyste sur UnMondeLibre.org.