Violences au Kenya : l'arbre qui cache la forêt

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Nouh El Harmouzi, le 09 janvier 2008 -
Le déchaînement de violence qu’a connu dernièrement le Kenya, pays pourtant décrit comme un havre de stabilité par de nombreux analystes, est révélateur du profond malaise qui touche de nombreux pays africains. Ces événements nous rappellent tristement que la transition vers l’après guerre dans ces pays reste difficile et fragile. Le risque de rechute dans des violences similaires à celles des années 90 (qui ont touché une grande partie des pays de l’Afrique Sub-saharienne) est quasi-permanent. Après la vague d’indépendances, les guerres ont ravagé la plupart des pays africains. Rares furent les pays qui y ont échappé. Actuellement, un déporté et un réfugié sur deux dans le monde sont africains. Plusieurs régions de l’Afrique sont touchées par la guerre selon le Baromètre de décembre 2007 du Heidelberg Institute for International Conflict Research (voir le tableau ci-dessous).

 

image alt text...Source : Heidelberg Institute for International Conflict Research, Baromètre 2007.

 

Du nord de l’Afrique (conflit du Sahara, Algérie, Soudan) en passant par la zone poudrière des Grands Lacs (Rwanda, Burundi, Ouganda, Kenya et République démocratique du Congo), du lac Kivu au lac Tanganyika, la région de la corne de l’Afrique (Somalie, Éthiopie, Érythrée), puis l’Afrique centrale (Tchad), l’Afrique de l’Ouest et le Golfe de Guinée (Niger et Nigeria) la quasi-totalité des sous-régions africaines sont le théâtre de multiples conflits. Après les massacres accompagnant les élections de 2007 au Nigéria (200 morts) et les dernières élections au Kenya (causant pas moins de 1000 morts à l’écriture de ces lignes), il semble qu’il suffise d’un sentiment de mécontentement généralisé pour déclencher une déflagration générale dans plusieurs Etats de l’Afrique, ce qui conduit à s’interroger sur les raisons de ces guerres civiles à répétition. Certains observateurs expliquent que cette instabilité est due au caractère fractal, multiethnique et tribal de ces sociétés. Ils ajoutent que les populations hétérogènes de ces pays furent sommées de cohabiter dans des Etats aux frontières souvent artificielles, arbitrairement tracées par le colonisateur. Pourtant, l’explication de la différence ethnique comme origine des conflits ne résiste pas à l’épreuve des faits et de l’histoire. Le fait qu’un Etat se compose de multiples entités (ethnies) ne constitue pas en soi un handicap à une cohabitation harmonieuse. La Nouvelle Zélande, la Malaisie, le Canada, la Suisse, le Canada, etc. sont elles aussi des sociétés multiethniques mais ne connaissant pas pour autant des massacres interethniques. D’autres pays africains comme le Maroc, le Sénégal, la Tunisie, etc., n’ont pas connu de guerres ethniques après leur décolonisation en dépit de leur structure multiethnique et tribale. En réalité, le prétexte ethnique et identitaire, à l’instar du prétexte religieux, a souvent (et de tout temps) été mobilisé, utilisé et attisé à des fins d’appropriation du pouvoir. Ces facteurs peuvent être des éléments aggravant d’une crise, mais pas l’élément déclencheur. Après la chute du mur de Berlin, l’écroulement de l’URSS et l’effondrement des certitudes socialistes, les pays africains ont été contraints (afin de continuer de profiter des aides, et des rééchelonnements de la dette) d’instaurer le multipartisme après plus de 50 années de parti unique ou de dictature militaire. Un « semblant de démocratie » a vu le jour dans la plupart des pays africains. La « technique de la démocratie » a été importée sans le monde d’emploi, sans la culture démocratique et sans les institutions garantissant son bon fonctionnement. La démocratie s’est ainsi implantée dans une société civile appauvrie, fragilisée par des décennies de guerre et de pandémies, le tout sur fond d’inculture systématisée dans des zones de quasi non droit.Le tableau n° 2 permet d’illustrer cette situation et de comparer les niveaux de l’état de droit au Kenya, Zimbabwe, Botswana, Nouvelle Zélande et en Espagne. Rappelons que l’état de droit est un système institutionnel garantissant la protection des personnes et des biens contre la violence et le vol, l’indépendance du judiciaire, l’efficacité de la magistrature et le respect des contrats. On remarque que les deux pays riches, la Nouvelle Zélande et l’Espagne disposent d’un indice d’état de droit très élevé. Le Botswana, le pays de l’Afrique sub-saharienne qui s’est démarqué par son dynamisme économique, dispose d’un indice d’état de droit élevé de 67,1. Le Kenya, à l’instar du Zimbabwe, reste à la traîne avec des indices d’état de droit très faibles.

image alt text...Source : Daniel Kaufmann et al., « Governance Matters VI: Governance Indicators for 1996-2006 » World Bank.

 

Le multipartisme comme « gage » de la démocratie exigée par les bailleurs de fonds s’est construit sur de mauvaises bases. Les leaders des partis politiques qui se sont brusquement démultiplié se sont souvent axés sur les clivages ethniques et identitaires (plutôt que sur des clivages philosophiques résultant d’un débat d’idées) pour attirer les sympathisants, asseoir leur autorité et atteindre le pouvoir. Dans un contexte (d’absence d’état de droit) brimant l’esprit d’entreprise et décourageant l’effort et l’initiative individuels, seul le pouvoir politique et le contrôle de l’appareil de l’Etat garantissent l’accès à la richesse. Les ressources naturelles (hydrocarbures, diamants et or, uranium, etc.) et les débouchés qu’offre le marché de 800 millions d’africains étaient (et restent) souvent l’objet de convoitise des acteurs nationaux et internationaux. L’accès à la tête de l’Etat permet au leader d’organiser et de consolider le pouvoir autour de sa tribu. Les richesses de l’Etat, les rentes de situation et la confiscation des biens (terres, capitaux) permettent de contrôler la société, d’acheter des alliances, de « remercier » les fidèles et les silencieux via la distribution de postes administratifs et de portefeuilles ministériels « juteux », d’acheter des armes pour réduire au silence et/ou écraser les dissidents les plus récalcitrants. Ces mesures conduisent à l’émergence d’un pouvoir politique oppressif monopolisant les ressources de l’appareil de l’Etat largement gangrené par la fraude et la corruption. (Le tableau ci-dessous montre à titre d’exemple que l’indice de contrôle de la corruption est très faible au Zimbabwe et au Kenya et que ces sociétés sont largement gangrenées par la corruption.

image alt text...Source : Daniel Kaufmann et al., « Governance Matters VI: Governance Indicators for 1996-2006 » World Bank.

 

Les problèmes et les haines ethniques se manifestent lorsque les membres d’une entité opposante s’estiment lésés ou victimes de discrimination ou sont privés d’accès aux ressources. Cet état de fait les pousse souvent à se révolter contre l’ordre en place jugé injuste. Les leaders au pouvoir préfèrent souvent combattre tout changement jugé compromettant et synonyme le plus souvent de perte de richesse et de pouvoir (voire de la vie) pour le leader et sa communauté. C’est ainsi que ces sociétés rentrent dans un cercle vicieux de violence dans lequel les fractions sont en perpétuels conflits de pouvoir usant les richesses locales pour acheter des armes entretenant ainsi le cycle de la violence.Une solution politique globale paraît dans le court terme difficile à trouver et à mettre en place. Mais les peuples africains :- doivent être mis en garde contre les manipulations identitaires dont les objectifs sont purement politiques ; - ne doivent jamais oublier que la violence (la prédation et l’abus de pouvoir) du plus fort aujourd’hui appelleront la vengeance et la violence de celui qui sera le plus fort demain et ainsi de suite…- se rappeler que les guerres en Afrique ont été synonymes d’économie de pillage, d’enfants-soldats, d’atrocités (le massacre des Tutsis au Rwanda qui a causé 800.000 morts en moins de 3 mois) et que la guerre ne profite qu’aux marchands et trafiquants d’armes et aux « seigneurs de la guerre » ; - garder en tête que la guerre consiste à faire massacrer entre eux des individus pauvres qui ne se connaissent pas au profit d’individus puissants et influents qui se connaissent bien... Ceci est particulièrement vrai dans le contexte actuel du Kenya puisque le leader de l’opposition Raila Odinga et le président kenyan sortant Mwai Kibaki se connaissent parfaitement et ont longuement travaillé en étroite collaboration. Ces peuples doivent aussi s’approprier leur avenir et doivent penser le changement en fonction de leur spécificité. Tout changement viable, durable et acceptable passe par : - l’inclusion des différents acteurs et fractions africains, et une gestion collégiale des questions communes ; - la mise en place d’un état de droit qui garantit et protège la liberté et la dignité des individus ;- une définition claire et consensuelle des droits de propriété des sols (et des sous-sols), condition primordiale et préalable à tout décollage économique ; - enfin une gestion responsable, transparente et efficiente de l’administration publique limitée au strict minimum afin de réduire les risques de corruption, de rente, et de détournement des ressources publiques.Le retour de la crise et les massacres au Kenya après une accalmie qui a duré 11 ans nous rappellent que notre continent reste fragile, miné par nombreuses zones de tension et de conflits dormants. Ce retour des massacres nous rappelle aussi que tant qu’on reporte les solutions nécessaires, on ne fera que changer le pansement d’un continent gravement malade au lieu de repenser le changement durable.

Nouh El Harmouzi est chercheur, docteur en Sciences économiques, responsable des relations publiques du projet Un Monde Libre.