Le Pakistan des Bhutto

Version imprimableVersion imprimable

Khalil Ahmad, le 4 janvier 2008 -
L’assassinat de Benazir Bhutto rappelle les meurtres cruels et traîtres sous les monarchies historiques quand la principale préoccupation royale était d’accaparer et garder le pouvoir. Ni les liens de sang ni les liens d’amitié ne pouvaient faire obstacle à cette soif de pouvoir. Le sort du Pakistan depuis sa création peut se résumer à cette politique de la brutalité. On compte parmi ses victimes Liaqat Ali Khan, le 1er Premier ministre du Pakistan assassiné en 1951 et Zulfiqar Ali Bhutto qui peut être considéré comme le Premier Ministre le plus populaire du pays, exécuté en 1979. Parfois il semble que nous les Pakistanais vivons toujours sous l’empire mongol quand il n’y avait ni constitution, ni droit, ni tribunaux indépendants, ni parlement et quand Aurangzeb Alamgir emprisonnait et torturait son père, et tuait sans pitié ses trois frères pour s’approprier le trône.

La vie de Benazir Bhutto a été menacée dès le moment où elle a décidé de revenir dans sa patrie après huit ans d’exil choisi. Elle savait que sa vie était en danger mais il semble qu’elle a été rassurée par le soutien de G.W. Bush. L’administration américaine avait déjà réussi à faire taire l’hostilité de Musharraf au retour de madame Bhutto et a même aidé cette dernière à obtenir un compromis politique avantageux. Sans doute aurait-elle dû se rappeler avant un vieil adage punjabi : « Est-ce le coup de poing ou est-ce Dieu qui est le plus près de toi ? ». Les circonstances de son assassinat sont la cause d’une grande agitation parmi ses partisans les plus zélés.

Laissons donc les autres débattre de qui l’a tuée. Cette question restera vraisemblablement un mystère en dépit des investigations judiciaires. Le fait est que, en politique, de telles enquêtes officielles et les rapports auxquels elles donnent lieu ne comptent pas pour grand-chose. Ce qui compte c’est que les gens croient car c’est cela détermine leurs actes. Beaucoup de membres du Parti du Peuple Pakistanais (PPP) pointent du doigt l’establishment du Pakistan comme cause directe ou indirecte de l’assassinat de Benazir.

Le legs politique de madame Bhutto pour le Pakistan est ambigu. Mais son assassinat est certainement une perte irréparable pour son parti et ses membres. Le PPP est dans la confusion ; ses partisans sont en état de choc. Il n’est pas impossible que les prochaines années voient la disparition progressive du PPP. Cela parait assez évident après la décision annoncée par la direction centrale du PPP de désigner le fils aîné de Benazir Bhutto, Bilawal, comme nouveau leader et son mari Asif Ali Zardari comme co-leader du parti. Zarnadi s’était rendu célèbre pour ses pratiques cleptocratiques durant les deux mandats de sa femme au gouvernement. Makhdoom Amin Fahim le vice-président du parti sera le candidat pour l’élection puisque Bilawal est six ans trop jeune pour avoir le droit de se présenter aux élections. Mais le futur du PPP est assombrit par sa décision sans condition de repousser les élections du 8 janvier au 18 février 2008. Et certains s’inquiètent qu’elles soient repoussées encore plus loin.

Il semble donc que pour le PPP post-Benazir les affaires tournent comme avant en quelque sorte. Il n’y a en effet pas de changement avec la position que Benazir avait adoptée. Eu égard à la tension politique venant de la vague de protestations après sa mort, il aurait fallu que le PPP demande la démission du gouvernement de Musharraf, la constitution d’une commission électorale indépendante, la libération de tous les juges, avocats, partisans politiques, activistes de la société civile et des droits de l’homme emprisonnés après l’instauration de l'état d'urgence le 3 novembre dernier. Par-dessus tout, il aurait dû demander la réintégration des juges destitués, mais malheureusement celle-ci n’a jamais figuré au programme du PPP.

Les associations de la société civile continuent de soutenir qu’il est maintenant temps pour le PPP de mener le Pakistan vers le vrai changement. Elles prévoient que si le PPP, en faisant alliance avec la Ligue Musulmane Pakistanaise de Nawaz Sharif, parvient au moins à évincer Musharraf (et peut-être aussi à restaurer le pouvoir judiciaire et une commission électorale indépendante), alors ce sera le PPP qui gagnera le plus de sièges aux assemblées nationale et provinciales. Au jeu du pouvoir, le PPP sera le grand gagnant.

Le PPP reste encore loin d'être capable d'apporter les changements réels, pourtant si urgemment nécessaires, au Pakistan. Cela est d’ailleurs peu surprenant si l’on regarde l’histoire du PPP. C’est le PPP au début des années 70 qui avait nationalisé presque toutes les unités de production et les institutions financières et ainsi assujetti l’économie pakistanaise au carcan du contrôle étatique. Cela avait en définitive détruit l’industrialisation récente du pays et assombri les perspectives d’investissement futur. Le PPP avait pris le contrôle des institutions d’éducation et ainsi privé le pays de son soubassement éducatif traditionnel. C’est durant les mandats de gouvernements du PPP que les droits de propriété et la concurrence de marché ont le plus souffert. Sous l’apparence d'une démocratie populaire, c’était une opération élitiste, vengeresse lorsqu’elle tenait les rennes du gouvernement, violente lorsqu’elle était dans l’opposition et collaboratrice avec les régimes militaires.

Ces périodes successives de mauvaise gestion populiste, de corruption et de loi martiale ont finalement signifié l’étranglement de l’état de droit. Et le PPP est très largement responsable de cet état de fait. En fait Benazir Bhutto a été la victime de ce que son parti a légué au Pakistan : la politique du désordre, de la violence et de l’élimination. C’est son père qui avait initié toutes les formes de règlement de comptes illégitimes avec ses opposants. Il a subi la peine capitale pour avoir ordonné le meurtre d’un opposant. La vérité est que le dernier assassinat dans mon pays n’est qu’un autre chapitre d’une histoire très triste.

Khalil Ahmad est le Directeur Exécutif du Alternative Solutions Institute au Pakistan.