Le malaise démocratique au Kenya

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image alt text...James Shikwati, le 2 janvier 2007 -
Un des membres de l'élite dirigeante du Kenya a un jour comparé la politique au fait de jongler avec un foie. Alors que les électeurs kenyans étaient affairés à voter, un petit nombre d'élites étaient affairées de leur côté à pratiquer le « jonglage de foie » dans leurs bureaux de direction, retardant le décompte des résultats et faisant disparaître pendant trois jours des responsables officiels des élections, pourtant généralement très efficaces. Le résultat de ce « jonglage de foie », par opposition à de vrais résultats démocratiques que chacun de nous attendait, se trouve désormais visible au yeux du monde entier.

La position réformiste du Kenya, tout autant que celle de l'Afrique, s'est évaporée. Nous voilà revenus en 1988.

J'étais dans un restaurant de Kakamega entrain de suivre le drame des élections sur le réseau télévisé du Kenya (KTN) : quelques minutes après l'annonce de la victoire présidentielle, qui semblait être une vidéo préenregistrée, j'assistais à la cérémonie où le Président prête serment, elle-même organisée dans la hâte. Cela ressemblait beaucoup aux documentaires sur les coups militaires en Afrique, à ceci près que celui-ci tenait plus du « coup de foie » sur la démocratie. Quelques minutes après que notre Président s'est auto-réembauché, quelqu'un s'est précipité dans le restaurant et a averti tous ceux qui avaient une voiture de faire bien attention à leur retour à la maison. Etant dans ma ville de campagne j'ai ignoré cet avertissement mais j'ai décidé de partir en voiture immédiatement. Je me suis alors retrouvé face à face avec un Kenya que je ne connaissais que dans les livres !

Ma voiture n'a pu avancer que de deux mètres à peine : une première vague d'électeurs en colère m'a bloqué, puis m'a laissé passer après examen de mes papiers d'identité. Au deuxième blocage de la route, on m'a menacé avec des grenades d'avertissement et indiqué qu'on n'avait pas la patience de vérifier mon identité. Un bon samaritain m'a alors indiqué une mauvaise route poussiéreuse comme seule échappatoire. Avec une montée incroyable d'adrénaline, me demandant dans quel Kenya je me trouvais, j'accélérai pour déboucher sur une route cahoteuse. Il faisait noir. Plus loin, je trouvai à nouveau un feu signalant un barrage au milieu de nulle part, mais le groupe me laissa passer sans histoire.

Après m'être perdu dans des détours, je me suis retrouvé enfin sur la route de Sigalagala Butere. Je commençai à répondre à mes appels, heureux d'être enfin arrivé à la maison. En arrivant aux portes de l'Institut d'Agriculture de Bukura je vis un feu immense dans la direction que je m'apprêtai à suivre. Un policier en civil me fit signe, me conseillant de pas avancer. Mais j'étais dans mon village, là où j'ai grandi : qui pouvait m'arrêter ? Je le défiai donc. Grave erreur. Des grenades d'avertissement fusèrent de l'endroit où il y avait le feu. Je tournai alors pour me réfugier dans l'école d'agriculture. Je ne pus rentrer chez moi que le lendemain matin. On peut imaginer ce trotte depuis mon esprit africain et fier.

Brièvement, le processus électoral kenyan, entaché de vices et qui a ici ignoré la raison pour laquelle les résultats ont toujours été annoncés dans les bureaux de vote, a démontré que nous avons toujours à internaliser la démocratie dans notre système. La démocratie est ici juste un instrument pour ceux qui pratiquent le « jonglage de foie », pour qu'ils déterminent qui doit être au pouvoir et quand. Mais le « jonglage de foie » a mis en branle des forces qui vont annihiler les quelques gains que les Kenyans étaient parvenus à atteindre. La destruction de la propriété, le non respect de l'état de droit, la chasse aux sorcières sur une base tribale et le conflit entre classes sont désormais en marche.

Je suis désormais otage dans mon village, étant incapable de rejoindre Nairobi parce que les électeurs des différentes régions du Kenya ont instauré des barrages sur les voies rapides, pour protester contre la démocratie de ceux qui pratiquent le « jonglage de foie ». Il est incroyable de voir les denrées de base disparaître des étals des magasins parce que les camions de livraison ne peuvent plus se déplacer. Les stations-essence sont à sec, l'industrie du téléphone portable ralentit peu à peu parce que personne ne peut livrer les cartes d'appel prépayées. Chaque soir je vois des feux à l'horizon. Quand j'allume ma radio j'entends simplement des appels à la prière et je me demande à voix haute si les Kenyans et les Africains devraient remplacer la démocratie par la prière !

James Shikwati est le directeur de l' Inter Region Economic Network. Contact : james@irenkenya.org